Paradis fiscaux: conférence du philosophe Alain Deneault

Le philosophe et essayiste Alain Deneault.

Le philosophe et essayiste Alain Deneault.

Crédit : Éditions Écosociété.

En 5 secondes

Entretien avec le philosophe et essayiste Alain Deneault, conférencier invité des Belles Soirées de l'Université de Montréal.

Le philosophe et essayiste Alain Deneault réfléchit sur les questions des paradis fiscaux depuis plusieurs années. Il en est arrivé à la conclusion que les grandes entreprises qui ont recours aux paradis fiscaux sont responsables non seulement des budgets d’austérité, mais aussi du rétrécissement des services publics et du cadre dans lequel les populations délibèrent sur leurs politiques publiques. Directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris, Alain Deneault sera prochainement l’invité des Belles Soirées de l’Université de Montréal. Entretien avec un philosophe qui est tout sauf à l’abri de l’indignation.

D’où vient votre intérêt pour les paradis fiscaux?

Je m’y suis intéressé parce qu’ils représentent un problème fondamental tellement grave qu’ils nous obligent à redéfinir un certain nombre de concepts qui nous permettent de penser la politique: la souveraineté, le droit, la frontière, la loi, le crime. Le sens même de ces mots est altéré par l’incidence des paradis fiscaux sur nos vies. Notre souveraineté politique n’est plus la même depuis que les paradis fiscaux permettent à des multinationales d’être souveraines à leur tour.

Vous avez travaillé sur la notion même de paradis fiscal…

J’ai voulu insister davantage sur la catégorie générique des «législations de complaisance». Le paradis fiscal ne représente qu’un type d’État problématique au sein d’un plus grand ensemble. On y trouve les paradis règlementaires, les ports francs, les zones franches, les paradis bancaires, c’est-à-dire des territoires qui permettent aux entreprises de contourner non seulement le fisc, mais aussi un grand nombre de lois dans un grand nombre de domaines.

Vous souhaitez élargir l’image qu’on se fait du paradis fiscal?

Les paradis fiscaux ne sont pas seulement des États en opposition aux États traditionnels, et ce ne sont pas uniquement de petits États voyous lointains qui profitent des failles du système géopolitique mondial. J’ai voulu mettre en lumière le fait qu’il y a un réseau de pays dont l’existence suppose la complicité des États traditionnels, beaucoup plus que leur passivité.

Le Canada n’est pas exclu de cette grande catégorie…

Le Canada n’est pas un paradis fiscal comme le sont les Bahamas, mais il n’en demeure pas moins un paradis règlementaire dans le droit minier. Aujourd’hui, les trois quarts des sociétés minières sont canadiennes. Elles profitent d’un cadre législatif qui leur permet d’agir sans dérangement juridique, et tout en bénéficiant de plusieurs avantages financiers et règlementaires.

Quelle est l’ampleur du phénomène?

Il y a quelque 80-90 législations de complaisance dans le monde, et chacune a sa spécialité, un peu à la manière des boutiques dans un centre commercial! 

Les paradis fiscaux sont le trou dans notre cagnotte commune. Ils expliquent que nous soyons en situation de sous-financement chronique dans tous les secteurs de la vie publique. — Alain Deneault

Comment voyez-vous le rôle du philosophe dans la société?

Je considère que mon travail se situe à mi-chemin entre le fantasme d’une solution immédiate qui réglerait tout, tout de suite, et le désespoir absolu! Le rôle des intellectuels est de dégager de manière théorique des horizons qui seront occupés un jour. C’est une façon d’oxygéner la pensée pour qu’elle puisse évoluer au-delà du strict pragmatisme.

Est-ce lourd à porter, le poids de celui qui dénonce?

Ce qui est lourd à porter, ce sont les budgets d’austérité, le sous-financement des hôpitaux, l’état des écoles, le fait qu’on a abandonné les régions et laissé à eux-mêmes des gens qui ont des maladies mentales. Le diagnostic, lui, est plutôt de l’ordre d’un soulagement parce qu’il nous permet de comprendre.

Et une fois le diagnostic posé, que peut-on faire?

Voter intelligemment. Se mobiliser pour inscrire la question des paradis fiscaux dans toutes les plateformes de revendication qui sont associées à des services publics. Les artistes, les infirmières, les gestionnaires de PME, tous ceux qui se sentent liés à leur communauté ont des raisons de se soucier des paradis fiscaux.

En parler, c’est déjà un premier pas?

C’est une avancée, puisque les paradis fiscaux existent pour qu’on n’en parle pas, pour qu’on fasse comme s’ils n’existaient pas. Évoquer le problème nous permet de contrecarrer le discours qui nous dit qu’il n’y a pas d’argent…

Lequel de vos essais conseilleriez-vous à un lecteur qui souhaite mieux comprendre le sujet?

Une escroquerie légalisée [Écosociété, 2016], un livre qui constitue la porte d’entrée en quelque sorte.

Qu’est-ce qui vous donne néanmoins de l’espoir?

Les manifestations d’intelligence commune. Elles sont beaucoup plus nombreuses qu’on le laisse entendre. On présente souvent dans les médias soit des gens très savants dans une classe à part, soit des masses très idiotes facilement manipulables. On ne fait pas d’effort pour rendre justice au phénomène bien palpable de l’intelligence commune.

Alain Deneault présentera sa conférence «Les paradis fiscaux: des adversaires de l’État de droit» le 18 avril.

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