Le yoga Ashtanga Vinyasa transforme ses adeptes

  • Forum
  • Le 13 avril 2017

  • Dominique Nancy
Marlène Bouchard

Marlène Bouchard

Crédit : Isaloha Photographie

En 5 secondes

Une anthropologue de formation explore les rituels et les mécanismes de transformation personnelle auprès de pratiquants montréalais.

«Les postures ne changent pas, mais vous, vous changez.» C’est la finalité du yoga Ashtanga Vinyasa, ou yoga dynamique, qui comprend six séries de postures s’enchaînant les unes après les autres de manière fluide. «C’est une pratique de relaxation dont le caractère rituel des séances et la performance permettent une transformation majeure chez les pratiquants», selon Marlène Bouchard.

Diplômée de deuxième cycle du Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, elle a étudié dans son mémoire les rituels et les mécanismes du processus de changement auprès d’adeptes de ce type de yoga à Montréal. Au fil d’entretiens avec une douzaine de sujets âgés de 25 à 62 ans et de sa propre expérience, la chercheuse analyse les sensations sur le corps, ses aptitudes et le vécu psychoémotionnel autour de notions comme la prise de conscience des affects, le développement de modes d’attention au soi et aux autres, en particulier la solidarité au sein du groupe et le sentiment d’appartenance. Elle s’attache également à décrire l’influence que les membres exercent sur le groupe.

«Mon lien étroit avec mon sujet d’étude m’a servi à approfondir les connaissances anthropologiques sur le phénomène de la transformation personnelle selon le cadre expérientiel de la religiosité moderne», dit-elle.

Ses travaux, menés sous la direction de la professeure Deirdre Meintel, permettent notamment de dégager deux grandes caractéristiques: la richesse symbolique des rituels déployés pendant les séances et l’incidence de l’engagement à long terme sur le corps et l’esprit. Plus précisément, la chercheuse démontre que l’apprentissage à «ressentir» propre au yoga Ashtanga Vinyasa de style Mysore, lieu de son origine en Inde, ne peut être fait par la lecture d’un livre. «Le pouvoir de la pratique semble se trouver dans les techniques enseignées qui orchestrent une série d’effets sur l’individu, incluant une capacité de guérison et une influence sur autrui», souligne-t-elle. C’est le corollaire d’une approche proposée aux adeptes en quête de mieux-être.

Une structure et un ordre précis

«Jusqu’à récemment, les chercheurs engagés dans les études sur l’expression moderne de la religiosité consentaient peu à reconnaître la dimension religieuse des pratiques contemporaines du yoga», signale Marlène Bouchard dans son mémoire.

Mais la popularité croissante du yoga, estimée à 15 millions de pratiquants aux États-Unis, la passion qu’il soulève et les énergies qu’il mobilise ont fait renaître l’idée qu’à travers la pratique du yoga les sociétés modernes étaient à la recherche d’activités fusionnelles où le rituel confine au sacré. Or, qui dit «sacré» dit forcément «rite», au sens où la présence à une séance de yoga comporte une efficacité symbolique de grande importance pour le groupe comme pour l’individu.

Une séance de yoga de style Mysore se divise en trois sections, soit l’arrivée, l’enchaînement des postures et la relaxation finale. Ces trois phases sont en quelque sorte des rites de passage. «La méthode requiert l’adoption d’une discipline, d’un code moral et d’un style de vie qui s’éloignent radicalement de ceux que le néophyte avait antérieurement, indique Marlène Bouchard. Le pratiquant est ainsi amené à acquérir des habitudes alimentaires saines, à changer son horaire de travail de sorte qu’il puisse faire son yoga matinal, à modifier ses sorties entre amis… Aux yeux des pratiquants du yoga Ashtanga Vinyasa, il est indispensable de respecter la rigidité de la structure.»

Il ressort de ses analyses que c’est par le rituel que le potentiel de transformation personnelle qui se répercute dans l’entourage social est mis en branle. «Par la performance rituelle, l’Ashtanga yoga met en action le corps de sorte à socialiser le pratiquant dans un autre univers sensoriel et perceptif, où d’autres aptitudes corporelles et connaissances somatiques sont acquises, explique-t-elle dans son mémoire. Moyennant un engagement à long terme, le rituel agit également sur l’aspect psychoémotionnel de la vie du pratiquant par l’acquisition de nouveaux modes d’être et d’action avec des schèmes de pensée et de significations renouvelés. Cette nouvelle socialisation touche l’ensemble de la personne et atteint sa vie de tous les jours.»

Une recherche d’harmonie avec soi

Pour Marlène Bouchard, cette approche corporelle de l’expérience religieuse a certes une dimension rituelle importante, mais celle-ci représente essentiellement une recherche d’harmonie avec soi, une attention aux vécus émotifs et l’accomplissement d’un soi ultime. «L’expérience se rapproche davantage d’une ascèse où le corps et l’esprit forment un tout indissociable», affirme-t-elle.

La chercheuse précise que, dans ce contexte, la guérison concerne le soulagement de douleurs physiques, mais elle est également associée au soutien psychologique et émotionnel, ainsi qu’à un vécu personnel et social plus harmonieux. «Les sujets de ma recherche étaient motivés d’abord par une quête de sens et la recherche d’un bien-être personnel et social.»

En plus d’aider à guérir des blessures physiques comme un mal de dos, de favoriser le sentiment d’accomplissement du soi et de faire partie d’un projet d’identité, le yoga Ashtanga Vinyasa permettrait de contrer l’anxiété et la dépression. L’histoire de Mika est révélatrice à cet égard. La jeune femme a confié à la chercheuse avoir parfois des sentiments de tristesse, d’isolement et de perte de sens par rapport à l’avenir et à sa place dans le monde. Ces moments surviennent surtout lorsqu’elle cesse la pratique du yoga. «C’est par un réengagement dans la pratique qu’elle se dégage des périodes dépressives», mentionne Mme Bouchard.

Pour elle, il n’y a aucun doute. Le yoga Ashtanga est un moyen significatif pour soulager une détresse ou un malaise émotionnel lié au chagrin, à l’anxiété, au stress ou encore à un problème relationnel. Elle résume son action ainsi: «La pratique du yoga Ashtanga change ce que le corps ressent parce qu’elle change la manière dont il ressent!»