Une doctorante élabore une philosophie du jeu vidéo

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  • Le 27 avril 2017

  • Forum , Mathieu-Robert Sauvé
Lorsqu’il tente de surmonter des obstacles avec sa manette, l’utilisateur du jeu vidéo aura presque inévitablement à violer au passage des règles morales qu’il doit respecter dans la vie.

Lorsqu’il tente de surmonter des obstacles avec sa manette, l’utilisateur du jeu vidéo aura presque inévitablement à violer au passage des règles morales qu’il doit respecter dans la vie.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Laureline Chiapello étudie la philosophie pragmatiste pour mieux comprendre les valeurs qui accompagnent les jeux vidéos.

Lorsqu’il tente de surmonter des obstacles avec sa manette, l’utilisateur du jeu vidéo doit aller plus vite, plus haut, plus loin pour franchir les étapes. Il aura presque inévitablement à violer au passage des règles morales qu’il doit respecter dans la vie: brûler des feux rouges, détruire des bâtiments ou même sacrifier les innocents qui se mettent en travers de sa route. «Le jeu vidéo intègre plusieurs valeurs plus ou moins explicites. Comment les designers de jeux mettent en place ces valeurs, voilà notamment ce qui m’intéresse dans mon doctorat», explique Laureline Chiapello, étudiante à l’École de design de l’Université de Montréal.

Pour comprendre ces valeurs, elle étudie la façon dont un jeu se bâtit, c’est-à-dire de quelle manière les designers de jeux travaillent. Même s’ils collaborent avec des scénaristes, artistes et informaticiens, ils sont les principaux maîtres de la conception. «Le designer met en place les mécaniques du jeu et construit minutieusement le cœur de l’expérience ludique: le jeu comporte-t-il un système de points, des niveaux? Quel but le joueur poursuit-il? L’avatar, s’il y en a un, peut-il sauter, courir, collecter des objets, se transformer? Ces questions peuvent paraître simplistes, mais leurs réponses s’articulent entre elles pour former des règles d’une complexité et d’une richesse qui font vibrer des millions de joueurs», écrit-elle dans un article publié dans la Revue d’art canadienne en 2015.

Elle a aussi interrogé les étudiants de ses cours sur le design de jeux vidéos à propos de leur démarche et de leurs aspirations comme futurs designers. Leurs réflexions serviront à nourrir sa recherche et à mieux comprendre le rôle de ces créateurs. «Ils ont été amenés à réfléchir sur les valeurs qu’ils transmettaient et ont trouvé l’expérience difficile mais enrichissante», mentionne-t-elle.

De l’informatique à la philosophie du jeu

Laureline Chiapello

Crédit : Amélie Philibert

Étudiante française arrivée au Québec en 2012 après avoir étudié le cinéma et l’informatique («ce n’était pas pour moi!» lance-t-elle en riant), Laureline Chiapello a découvert le secteur de l’École de design consacré au jeu vidéo. Elle a obtenu un diplôme d’études supérieures spécialisées dans la discipline, qui était offert à l’époque en collaboration avec la firme Ubisoft, puis a entrepris un doctorat sous la supervision du professeur Rabah Bousbaci. «Les études sur le jeu vidéo se sont multipliées depuis quelques années dans les universités. Moi, je voulais aborder les principes philosophiques qui gravitent autour de ce domaine en plein essor, particulièrement autour du processus de création.»

C’est par la philosophie pragmatiste (du grec praxis, «action») que la jeune femme traite son sujet, «l’agir des designers de jeux vidéos». Les recherches en philosophie liées à l’architecture, au design de produits ou au design d’intérieur peuvent à son avis recouper les réflexions sur le design de jeux vidéos, ce qui mène à un nouveau terrain interdisciplinaire. «Il est alors possible d’imaginer des curriculums en design de jeux vidéo comprenant des cours d’histoire et de théorie du design, et inversement des programmes en design ouverts sur le design de jeux vidéo», peut-on lire dans la conclusion de son article.

Selon l’Association canadienne du logiciel de divertissement, il existait 329 entreprises de jeux vidéos au pays en 2013. Quelque 16 500 personnes y travaillaient, ce qui représente des revenus de 2,3 milliards de dollars. Le Canada fait partie des leaders mondiaux dans cette industrie et la région montréalaise y est bien représentée.

Dans les universités canadiennes, l'étude des jeux connaît une croissance constante depuis la fin des années 90. On comptait en 2014 au Québec 15 programmes universitaires et collégiaux spécialisés, autant de programmes de game studies en Colombie-Britannique et 38 en Ontario.

Laureline Chiapello a beaucoup joué lorsqu’elle était enfant. «Je joue encore», précise-t-elle en sortant son téléphone intelligent. Son jeu favori, qui a été précisément conçu pour favoriser la procrastination aux études supérieures: Tetris.