Vivre en liberté surveillée

  • Forum
  • Le 28 avril 2017

  • Dominique Nancy
Les libérés sous condition font de leur libération une expérience bénéfique en préparant leur avenir, et ne représentent pas un grand risque pour la société.

Les libérés sous condition font de leur libération une expérience bénéfique en préparant leur avenir, et ne représentent pas un grand risque pour la société.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

La motivation des détenus en liberté conditionnelle est essentielle à leur réintégration dans la société.

«Ça va bien.» «C’est toujours mieux qu’en prison.» «Être dehors, ça n’a pas de prix!» Voilà quelques commentaires d’anciens détenus en liberté conditionnelle. Non seulement les libérés sous condition se plient aux exigences de la Commission québécoise des libérations conditionnelles, mais ils font de leur libération une expérience bénéfique pour eux, préparent leur avenir et ne représentent pas un grand risque pour la société. Ce sont les principales conclusions d’une étude de l’Université de Montréal menée par une chercheuse de l’École de criminologie.

«À l’échelle provinciale, après avoir purgé le tiers de leur sentence, les condamnés à une peine de six mois à deux ans moins un jour bénéficient d’une possibilité de mise en liberté anticipée. Il s’agit d’une mesure de libération graduelle qui permet à la personne contrevenante de poursuivre sa peine d’emprisonnement au sein de la communauté selon certaines conditions, par exemple devoir séjourner en maison de transition, ne pas conduire de véhicule, ne pas consommer de drogues ni d’alcool, entreprendre une thérapie ou encore chercher et garder un emploi», explique Cateline Autixier.

Au Québec, cette mesure est moins courante qu’on pourrait le penser. Des 4333 dossiers examinés par la Commission entre 2015 et 2016, seulement 1071 ont été approuvés. Parmi les détenus qui auraient pu se prévaloir de ce privilège, 44 % y ont renoncé. Cette réhabilitation, dit-on, est très exigeante. «Plusieurs contrevenants préfèrent purger leur peine au complet», affirme la chercheuse. Mais comment les anciens détenus qui acceptent leur remise en liberté sous condition la vivent-ils?

L’étudiante à la maîtrise s’est posé la question et en a fait l’objet de son mémoire, qu’elle a récemment déposé. La chercheuse d’origine française présentera ses résultats au 85e Congrès de l’Acfas, qui aura lieu du 8 au 12 mai à Montréal. Cateline Autixier a étudié l’expérience de personnes en liberté conditionnelle dans le système provincial québécois, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. «Je voulais notamment comprendre comment ces individus vivent le suivi et l’encadrement dont ils font l’objet», précise-t-elle. Pour ce faire, elle a effectué des entrevues semi-dirigées auprès de 14 anciens détenus, des femmes et des hommes âgés de 20 à 63 ans qui séjournaient pour beaucoup dans des maisons de transition. Tous étaient sortis de prison depuis 10 mois ou moins. On comptait six délits relatifs à la drogue, deux voies de fait, deux délits financiers, deux conduites en état d’ébriété, ainsi qu’un non-paiement d’amendes, un incendie criminel, une introduction par effraction et un non-respect des conditions.

L’étude de Cateline Autixier, réalisée sous la direction de la professeure Marion Vacheret, a permis de mettre en lumière les nombreux défis auxquels font face ces anciens détenus. «Comme toute personne sortant de prison, les libérés vivent de nombreuses difficultés, notamment en matière d’emploi, de logement et de relations familiales, note la chercheuse. Malgré les aspects pesants et stressants, ils disent que “ça va bien”, principalement parce qu’ils ne sont plus en détention et qu’ils se sentent aidés.» L’adaptation et l’intégration à la société ne se font pas en criant ciseau, mais à force de volonté et de motivation, ils apprennent, travaillent sur eux et s’engagent dans leur réinsertion.

Sa recherche fait taire les craintes: peu d’anciens détenus en liberté conditionnelle récidivent. Pour preuve, 217 des détenus (77,5 %) ayant bénéficié d’une mesure de libération anticipée en 2015-2016 ont respecté leurs conditions de libération, selon la Commission. Toutefois, 217 (20,4 %) ont été réincarcérés pour non-respect de ces conditions et 22 (2,1 %) pour récidive.

Avis sur la libération conditionnelle

Cateline Autixier

Crédit : Amélie Philibert

«Certains chercheurs ont émis l’hypothèse d’une intransigeance envers tout écart commis par un délinquant et d'une faible tolérance du système et des agents envers le non-respect des conditions, mentionne Cateline Autixier. Ils avancent que le contrôle et la surveillance dont font l’objet les délinquants sont de plus en plus accrus au nom de la gestion des risques que ceux-ci représentent pour la société. Cette même explication permettrait de comprendre le déclin du taux d’octroi de la libération conditionnelle.»

À leur sortie de prison, la majorité des sujets considèrent que leur libération se déroule bien. Ils ont la volonté de s’en sortir et d’avancer. Ils apprécient tout particulièrement leur plus grande autonomie, le fait de pouvoir nouer des liens et ils tentent d’apprendre de leur expérience. Ils se disent d’ailleurs soutenus par leurs intervenants, un facteur important de leur réussite. De plus, ils déclarent ne pas avoir de problème avec les conditions telles que le suivi d’un programme ou les règlements liés à l’obligation de vivre en maison de transition. En fait, ces conditions leur permettent «de se structurer, d’avoir davantage de discipline et d’adopter un bon rythme de vie».

Les défis

Certains aspects de la libération conditionnelle sont néanmoins vécus plus difficilement, comme l’interdiction de fréquenter une personne ayant un casier judiciaire même si elle ne côtoie plus le milieu du crime. Cela serait, selon les participants, compliqué. «Comment savoir qui a un casier et qui n’en a pas?» s’interrogent-ils. Résultat? Certains s’isolent.

Autre résultat étonnant. Tous vivent avec la peur de commettre une violation des règles qui leur sont imposées. «Ils craignent de faire une erreur ou de ne pas respecter toutes les exigences et tous les règlements qu’ils doivent suivre, ce qui inclut à la fois leurs conditions de libération et celles mises en place par la maison de transition, dit Cateline Autixier. Cela engendre chez eux un certain stress. Ce stress est constant, car ils ont l’impression que tout peut les “mettre dans la merde”. N’importe quelle erreur, si petite soit-elle, est vue comme la cause possible d’une sanction et d’un retour en milieu carcéral.»

Après quelques mois d’emprisonnement, les libérés ont aussi parfois du mal à retrouver leurs repères au quotidien. Quand faut-il manger? Comment s’organiser afin de répondre aux exigences liées à la libération conditionnelle? «La prison est une institution privant les détenus de toute autonomie, indique Cateline Autixier. Il semble difficile pour certains de reprendre le contrôle de leur vie, de se prendre en charge, en particulier lorsque la sentence purgée a été longue.»

D’après la littérature scientifique, à ce défi s’ajoutent ceux de trouver un emploi et un logement. Des enjeux majeurs compte tenu de la stigmatisation à l’endroit des anciens détenus, certains employeurs étant réticents à l’idée de les embaucher. Et sans travail, impossible de payer un loyer. D’où l’importance pour eux d’obtenir l’aide et le soutien de l’entourage, surtout de leur famille. «Fournir un logement de transition aux ex-détenus les aide beaucoup: ils peuvent ainsi se concentrer sur la résolution de leurs autres problèmes et éviter les foyers d’accueil ou la rue ou encore de retourner dans leur ancien environnement criminogène, ce qui rend plus aisé l’arrêt des activités criminelles», rappelle Cateline Autixier.

Mais vivre en maison de transition ne comporte pas que des avantages, comme l’a observé la chercheuse. «Les anciens détenus ne vivent pas avec leur famille. Plusieurs trouvent difficile de cohabiter avec autant de gens, qui ne s'entendent pas tout le temps bien, qui ont des habitudes, des attitudes différentes. Cela implique également pour eux de devoir partager non seulement les aires communes, mais aussi leur chambre et donc en quelque sorte leur intimité», conclut-elle.