Jeunes fumeurs adultes: une démographie cachée

«Nous savons depuis un certain temps que c'est chez les jeunes adultes que la prévalence du tabagisme est la plus élevée.»

«Nous savons depuis un certain temps que c'est chez les jeunes adultes que la prévalence du tabagisme est la plus élevée.»

Crédit : Thinkstock

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Les collégiens et d'autres jeunes de 18 à 25 ans devraient être visés par les campagnes antitabac, selon le candidat au doctorat Thierry Gagné, qui a écrit un papier sur le sujet.

Thierry Gagné

Malgré les nombreux efforts déployés depuis les années 90 pour empêcher les Canadiens de commencer à fumer, les jeunes adultes sont restés dans l’angle mort des gouvernements. C’est ce que révèle une nouvelle étude publiée dans la Revue canadienne de santé publique par Thierry Gagné, étudiant au doctorat à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Au cours des 20 dernières années, l’usage du tabac chez les élèves du secondaire a considérablement chuté, mais le nombre de fumeurs âgés de 18 à 25 ans est resté relativement le même et beaucoup de jeunes ont pris l’habitude de fumer au cégep ou dès leur premier emploi. Il est maintenant temps de s’attaquer au problème qu’est le tabagisme plus tardif en étendant aux jeunes adultes les campagnes de prévention visant les adolescents, explique Thierry Gagné dans l’article qu’il a rédigé avec Gerry Veenstra, professeur de sociologie à l’Université de la Colombie-Britannique. La thèse de Thierry Gagné est supervisée par Katherine Frohlich, du Département de médecine sociale et préventive de l’UdeM.

En quoi la tendance au tabagisme chez les jeunes adultes canadiens est-elle différente de celle chez les adolescents?

Les taux de prévalence du tabagisme et d’initiation au tabac diminuent régulièrement chez les jeunes Canadiens âgés de 11 à 17 ans depuis le milieu des années 90. Ils ont été divisés par deux de 1994 à 2004, puis de nouveau par deux de 2004 à 2014. Selon l’Enquête canadienne sur le tabac, l’alcool et les drogues chez les élèves, la proportion de jeunes qui étaient âgés de 11 à 14 ans quand ils ont allumé leur première cigarette a chuté de 45 % à 8 % entre 1994 et 2014. Celle des jeunes qui ont commencé à fumer entre 15 et 17 ans est passée de 48 % à 29 % de 2006 à 2014. En revanche, selon l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes, la plus grande enquête de ce type au pays, les tendances concernant la première cigarette et l’usage quotidien du tabac ont peu évolué. De 2001 à 2013, de 14 % à 16 % environ des participants à l’enquête ont déclaré avoir fumé leur première cigarette au début de l’âge adulte et de 8 % à 9 % d’entre eux ont continué à fumer quotidiennement.

En quoi les campagnes antitabacs ont-elles échoué auprès des jeunes adultes?

Nous savons depuis un certain temps que c'est chez les jeunes adultes que la prévalence du tabagisme est la plus élevée. Pourtant, dans les années 90, les jeunes adultes n’étaient pas visés par les campagnes de prévention. Les spécialistes de la santé publique concentraient plutôt leurs interventions et leurs politiques sur les adolescents qui fumaient (en restreignant l’accès aux cigarettes en fonction de l’âge et au moyen de l’emplacement par exemple), car c’était chez les adolescents que le tabagisme était en hausse. Les spécialistes n’ont pas tenu compte du fait que les lois empêchant la commercialisation du tabac auprès des adolescents inciteraient les sociétés de tabac à cibler les jeunes adultes. Ils n’ont pas non plus pris en compte les différents milieux sociaux et physiques dans lesquels les jeunes adultes vivaient, que ce soit l’école, le travail ou leurs lieux de loisirs. Ce fut vraiment une occasion manquée. C’est seulement maintenant que nous commençons à voir une certaine forme d’action: l’actuelle Consultation publique sur l’avenir de la lutte contre le tabagisme au Canada inclut enfin les jeunes adultes.

Pourquoi la période des études au cégep et à l’université favorise-t-elle la prise de la première cigarette?

C’est difficile à dire. On dispose encore de peu d’éléments probants dans le contexte canadien, mais les publications montrent que beaucoup de jeunes adultes qui entrent à l’école postsecondaire tissent de nouvelles relations en fréquentant certains lieux, comme des bars, qui sont particulièrement propices au début du tabagisme. C’est aussi le moment où ils quittent le foyer familial, où ils ne sont plus sous la supervision de leurs parents et où ils commencent à créer de nouveaux réseaux avec leurs pairs et à explorer et à bâtir leur identité adulte. De plus, beaucoup d’entre eux commencent à travailler à temps partiel dans la restauration, un milieu qui est lui aussi très propice au tabagisme.

Que révèle votre étude sur tout cela?

Plusieurs choses. a) Nous n’avons pas trouvé de preuves indiquant que la prise de la première cigarette et le tabagisme quotidien chez les jeunes adultes avaient considérablement chuté au cours des 15 dernières années. b) La diminution du tabagisme observée en même temps chez les adolescents pourrait ne pas concerner tous les adolescents de la même manière, car, durant la période d’observation, nous n’avons noté aucun changement chez les élèves qui n’avaient pas terminé leurs études secondaires. c) Chez les jeunes âgés de 18 à 25 ans, le risque de consommer du tabac pour la première fois était associé à la poursuite des études et non au fait d’avoir terminé ses études à l’âge de 25 ou de 26 ans. d) Le risque de commencer à fumer quotidiennement était systématiquement plus grand chez les jeunes qui n’avaient pas terminé leurs études secondaires, pas poursuivi d’études postsecondaires ou pas fini leurs études postsecondaires à l’âge de 25 ou de 26 ans. e) Le risque de fumer une première cigarette et de fumer quotidiennement était environ deux fois plus grand chez les jeunes hommes.

Que recommandez-vous maintenant aux responsables de la santé publique?

Ce que Stéphanie Gaudet, professeure de sociologie à l’Université d’Ottawa, recommandait il y a 10 ans. Ses recommandations sont encore tout à fait appropriées pour lutter contre le tabagisme de nos jours. a) Adapter notre système de surveillance pour effectuer le suivi du tabagisme auprès des jeunes adultes. b) Intégrer les jeunes adultes aux actuels projets de lutte contre le tabagisme visant les adolescents. c) Concevoir une stratégie de santé publique mondiale visant les jeunes adultes. d) Inclure la voix des jeunes adultes dans cette stratégie. e) Travailler avec d’autres organisations qui s’intéressent aux jeunes adultes dans les domaines de l’enseignement, de l’emploi et de la famille. f) Travailler avec d’autres organismes qui s’intéressent aux jeunes adultes défavorisés dans le cadre des soins de santé, des familles d’accueil et des services sociaux entre autres.

Pour conclure sur une note personnelle, avez-vous déjà fumé?

Oui, au milieu de l’adolescence. J’ai commencé à fumer environ à l’âge de 16 ans, puis j’ai fumé tous les jours jusqu’à l’âge de 19 ans. Ensuite, j’ai rencontré ma copine. Elle n’aimait pas la cigarette, alors j’ai arrêté. Cela fait 10 ans maintenant.

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