Grand-maman prend trop de pilules!

  • Forum
  • Le 4 mai 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

La Dre Cara Tannenbaum mène des travaux sur les traitements pharmaceutiques prescrits aux personnes âgées. Elle pense qu’on pourrait diminuer ceux-ci sans compromettre leur santé.

Une femme de 78 ans consulte sa médecin pour un problème d’incontinence urinaire nocturne. Quand la clinicienne dresse la liste de ses médicaments, elle constate que trois des comprimés que la dame avale au coucher (un somnifère, un anxiolytique et un antidouleur) agissent sur le système nerveux. «Ces médicaments ont pour fonction d’endormir vos neurones, explique la médecin à sa patiente. C’est pourquoi, la nuit, ils ne saisissent pas le message de votre vessie qui est pleine.»

Voilà le cas vécu sur lequel s’est penchée récemment la Dre Cara Tannenbaum, professeure à la Faculté de médecine et à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal, titulaire de la Chaire pharmaceutique Michel-Saucier en santé et vieillissement de l'UdeM et clinicienne à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. «Nous avons convenu avec la patiente de réduire ses somnifères et antidouleurs pour les remplacer par des traitements non pharmaceutiques», résume la chercheuse spécialisée dans l’optimisation des soins pharmacogériatriques.

Les deux tiers des Canadiens âgés de 65 ans et plus consomment au moins cinq médicaments par jour. À 85 ans, ils sont 40 % à en prendre 10 ou plus quotidiennement. «C’est trop, lance la spécialiste. Un bon nombre de ces médicaments pourraient être cessés sans que cette interruption compromette leur santé.»

Cela dit, chaque prescription a sa raison d’être. La Dre Tannenbaum ne lance pas la pierre aux médecins, qui font leur travail en prescrivant des médicaments appropriés pour des situations précises. «La médecine a fait des miracles grâce aux recherches pharmaceutiques, nuance-t-elle. On ne meurt plus d’infections bactériennes; les maladies cardiaques mortelles ont diminué; même certains cancers sont devenus des maladies chroniques. Par contre, chez les personnes âgées, il y a une surconsommation de médicaments qui peut être problématique: effets secondaires, interactions indésirables. Ça aussi, c’est un problème.»

Les francophones déprescrivent moins

Cara Tannenbaum

Crédit : Bonesso-Dumas

La Dre Tannenbaum a mis au point une stratégie destinée à réduire la consommation de médicaments qui a fait ses preuves au point d’être reprise à plusieurs endroits dans le monde. Elle consiste en une liste de cinq questions à poser à son médecin ou à son pharmacien: pourquoi dois-je prendre ce médicament? Quels sont ses bienfaits à mon âge? Quels sont ses risques? Est-ce que je peux diminuer la dose? Comment assurer un suivi?

La «déprescription» consiste à réduire les doses ou à stopper la prise de médicaments susceptibles de nuire à la santé ou de ne plus produire les effets bénéfiques pour lesquels ils ont été prescrits. Concept relativement nouveau, il n’est pas encore largement compris et appliqué au Canada. Dans la communauté médicale, ce sujet faisait l’objet de moins de 100 publications par année en 2013; un chiffre qui a bondi à plus de 500 en 2016.

Avec le chercheur postdoctoral Justin Turner, la Dre Tannenbaum a dirigé une recherche sur le phénomène d’un océan à l’autre. Un sondage mené auprès de 2665 personnes âgées de 65 ans et plus, financé par les Instituts de recherche en santé du Canada, a révélé que seulement 7 % d'entre elles avaient déjà entendu parler de cette approche. Pourtant, 64 % des répondants se sont dits inquiets des effets néfastes des médicaments.

Les chercheurs ont tenté de savoir si le terme «déprescription» était familier dans la population, et ils ont eu une surprise au moment d’analyser les résultats. «Chez les francophones, la déprescription est beaucoup moins connue que chez les anglophones», mentionne Cara Tannenbaum.

L’explication de cette différence linguistique ne faisait pas partie de leur objectif scientifique, mais la chercheuse pense que les médias d’expression anglaise ont beaucoup plus parlé de ce concept que les médias de langue française. Or, on sait que les Canadiens français consomment davantage de benzodiazépines que les Canadiens anglais. Ils auraient donc intérêt à consulter les spécialistes au sujet de la déprescription de ce type de médicaments.

Conclusion: «La langue et la culture fournissent un contexte important pour que les messages au sujet de la déprescription soient bien compris par la population.» On recommande ainsi une «amélioration de la communication aux personnes âgées en milieu communautaire».