Cachez ces migrants et réfugiés que nous ne saurions voir…

  • Forum
  • Le 12 mai 2017

  • Martin LaSalle
La Dre Joanne Liu et la sociologue Saskia Sassen ont traité des enjeux et défis des migrations et des personnes réfugiées à l'occasion de la 3e Conférence de la montagne, animée par le philosophe Christian Nadeau.

La Dre Joanne Liu et la sociologue Saskia Sassen ont traité des enjeux et défis des migrations et des personnes réfugiées à l'occasion de la 3e Conférence de la montagne, animée par le philosophe Christian Nadeau.

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

La Dre Joanne Liu et la sociologue Saskia Sassen ont traité du sort pitoyable des 65 millions de réfugiés et de déplacés dans le monde à la 3e Conférence de la montagne de l’UdeM.

Imaginez si les populations combinées du Canada, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande devaient se réfugier ou être déplacées hors de leur pays, sans savoir ce qui les attend ailleurs… C’est le sort de quelque 65 millions de personnes dans le monde, qui ont dû quitter des pays où règnent la guerre, la violence ou des régimes oppressifs.

C’est précisément les défis et enjeux entourant ces migrations humaines qu’ont abordés Saskia Sassen, professeure de sociologie à l’Université Columbia, à New York, et la Dre Joanne Liu, présidente internationale de Médecins sans frontières (MSF), à l’occasion de la 3e Conférence de la montagne, qui a attiré près de 600 personnes le 9 mai à l’Université de Montréal. La soirée était animée par le professeur de philosophie Christian Nadeau.

Fuir à tout prix... et survivre dans des conditions déplorables

Pas moins de 60 000 réfugiés syriens sont actuellement bloqués en Grèce, entassés dans une zone de non-droit où est allée la Dre Liu. Elle y a rencontré une mère de quatre enfants qui a confié l’une de ses filles à des passeurs afin qu’elle atteigne l’Allemagne et que le reste de la famille puisse éventuellement aller la rejoindre.

«Cette mère a dû faire un choix cornélien: elle connaissait la réalité que sa fille allait vivre sur le chemin – violence, abus sexuels, sous-alimentation –, mais elle a dû faire un choix de non-choix», a expliqué celle qui est aussi professeure à l’UdeM.

C’est ce genre de situation – et de nombreux autres tout aussi dramatiques – dont les membres de MSF sont témoins quotidiennement sur le terrain.

«Ces déplacés cherchent un futur, et c’est légitime, car ils fuient des conditions de vie inhumaines: ils ne devraient pas être criminalisés pour ça, s’est indignée Joanne Liu. Ils se retrouvent dans un flou total, dans un cycle de violence à répétition, dans une quête de refuge qui les mène à une perte d’identité.»

«Ça prend beaucoup de courage pour être immigrant, et c’est d’ailleurs pour ça qu’il y en a si peu par rapport à l’ensemble de la population mondiale», a renchéri Saskia Sassen.

Les personnes réfugiées de l’intérieur

Outre les personnes fuyant les conflits ou qui subissent un déplacement forcé, un troisième type de déplacés est apparu au cours des 20 dernières années et qui n’est reconnu par aucune loi: les réfugiés du développement économique.

«Aujourd’hui, 35 pays vendent une partie de leur territoire et une centaine de corporations internationales spolient ces terres acquises, soit en en extrayant les ressources, soit en s’adonnant à des cultures extensives, a indiqué la sociologue néerlando-américaine. Leurs activités prédatrices arrachent de leur milieu les populations, qui s’appauvrissent, se fragilisent et s’isolent socialement: ces gens deviennent des réfugiés de l’intérieur.»

Saskia Sassen a dénoncé la mondialisation de l’économie, qui permet l’accumulation extrême de la richesse par quelques-uns, au détriment d’une majorité vivant de plus en plus dans la précarité. «L’ordre mondialisé est défini selon le principe d’expulsion», a-t-elle affirmé.

Elle en veut pour preuve les 14 millions de ménages américains qui ont été chassés de leur maison après la crise financière de 2008. Idem pour les millions d’agriculteurs dans le monde évincés de leurs terres en raison d’investissements spéculatifs qui ont conduit à la privatisation de plus de 200 millions d’hectares. La plupart de ces gens s’agglutinent en périphérie des grandes villes, dans des taudis.

«Ces corporations expulsent non seulement les hommes et les femmes, mais même dans la biosphère elles éliminent les terres actives en les transformant en terres mortes et en pertes massives d’habitats», a-t-elle ajouté.

La responsabilité de tous

Pour Joanne Liu, il faut demeurer conscientisé quant au destin des personnes réfugiées et de celles qui sont déplacées de force. «Ces 65 millions d’individus ne disparaîtront pas comme ça, a-t-elle lancé. On aura beau construire des murs, ils existeront encore: nous devons nous mobiliser davantage pour dénoncer les politiques qui favorisent l’isolement et le confinement, et pour rejeter la criminalisation des populations en mouvement.»

«Cette crise est causée et fabriquée par l’homme, et les politiciens manquent à leurs obligations en n’appliquant pas la Convention relative au statut des réfugiés, adoptée en 1951 par l’ONU, a-t-elle poursuivi. Pire, certains alimentent le discours de crainte à l’égard de l’étranger, tandis qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais réfugiés: ce ne sont que des gens qui doivent fuir pour survivre.»

Comment mieux accepter celui qui vient d'ailleurs? «C’est une question de branding, selon la Dre Liu. Quand on dépeint les autres de façon négative, on finit par les voir en noir.» Elle a cité le premier ministre canadien Justin Trudeau, qui avait dit aux premiers réfugiés syriens arrivés au pays qu’il était facile de les accueillir, tout en leur demandant s’ils allaient se sentir canadiens dans 10 ans. «Et ça, c’est notre responsabilité collective et individuelle de les aider à ce que ce soit le cas», a-t-elle insisté.

Autre responsabilité collective et individuelle: celle de parvenir à réintroduire dans les communautés ce qu’on a légué aux multinationales. «A-t-on vraiment besoin de franchises de multinationales qui vendent du café à fort prix dans nos quartiers? a demandé Saskia Sassen. Ces franchises tuent les petits commerces et nous font perdre du savoir-faire: il faut récupérer nos capacités d’organiser des activités.»

«Nous ne pouvons pas tous être des médecins sans frontières, mais en tant que citoyens, nous pouvons voter, nous pouvons faire des choix par nos achats et nous pouvons aussi dénoncer la crise des migrants et des déplacements forcés, a plaidé Joanne Liu. C’est un échec de civilisation et cette crise sera une tache morale dans l’histoire.»

Et pour convaincre l’auditoire de l’importance d’agir, elle a conclu son propos en citant un survivant de Dachau, au sujet des nazis: «Quand ils sont venus chercher des communistes […], des syndicalistes […], puis des juifs […] et enfin des catholiques, je n’ai rien dit, car je n’étais pas l’un d’eux. Puis, ils sont venus me chercher. Mais il ne restait personne pour protester.»

  • «Les personnes en déplacement forcé cherchent un futur, et c’est légitime, car elles fuient des conditions de vie inhumaines: on ne devrait pas les criminaliser pour ça», s’est indignée Joanne Liu.

    Crédit : Amélie Philibert
  • Près de 600 personnes ont assisté à la 3e Conférence de la montagne, qui a été tenue au pavillon Roger-Gaudry de l'Université de Montréal.

    Crédit : Amélie Philibert
  • «Ça prend beaucoup de courage pour être immigrant, et c’est d’ailleurs pour ça qu’il y en a si peu par rapport à l’ensemble de la population mondiale», a souligné Saskia Sassen.

    Crédit : Amélie Philibert
  • Crédit : Amélie Philibert
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