Résistance aux antibiotiques: des pistes de solution

Si la résistance aux antibiotiques est un processus naturel, il est accéléré par la mauvaise utilisation des antibiotiques chez l’humain, mais aussi chez l’animal.

Si la résistance aux antibiotiques est un processus naturel, il est accéléré par la mauvaise utilisation des antibiotiques chez l’humain, mais aussi chez l’animal.

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La résistance aux antibiotiques est bien réelle et elle inquiète. Des pistes de solution ont été discutées au World Health Summit.

Alors que des bactéries évoluent et deviennent résistantes aux antibiotiques, on voit réapparaître des enjeux relatifs aux traitements d’infections qu’on pensait avoir réglés depuis belle lurette. Pour l’Organisation mondiale de la santé, la résistance aux antibiotiques constitue l’une des plus grandes menaces à la santé mondiale, à la sécurité alimentaire et au développement. Des sommités de Montréal, d’Ontario et des États-Unis ont discuté de pistes de solution le 9 mai, à une table ronde animée par le professeur de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal Christian Baron, à l’occasion du World Health Summit, qu’avaient organisé l’UdeM et l’Institut de recherches cliniques de Montréal.

Ce serait si simple si l’on pouvait se passer d’antibiotiques. Mais ils sont venus complètement changer la vie des gens, et surtout les causes de leur mort! «Au Canada, on meurt principalement de cancer et de maladies cardiovasculaires, seulement 3 % des gens meurent d’infections; cette proportion était de 56 % avant qu’on découvre les antibiotiques», a illustré Gerry Wright, professeur au Département de biochimie et de sciences biomédicales de l’Université McMaster, en Ontario.

Or, la résistance aux antibiotiques est un phénomène naturel au cours duquel les bactéries, qui se reproduisent à la vitesse grand V, évoluent en réponse au médicament. Leurs gènes mutent et elles s’en échangent pour devenir plus fortes. C’est la théorie de l’évolution de Darwin.

Gerry Wright, qui est également directeur de l’Institut Michael G. DeGroote pour la recherche sur les maladies infectieuses, cherche des façons de déjouer ce phénomène naturel. Son laboratoire a entre autres mis au jour une molécule qui permet de bloquer le système de résistance à un antibiotique chez la souris. «Il y a des solutions, mais le Canada doit mieux connaître les gènes résistants dans sa population, il faudra innover et il faudra de l’argent pour réaliser des avancées», a-t-il affirmé.

L’enjeu de l’élevage

Si la résistance aux antibiotiques est un processus naturel, il est accéléré par la mauvaise utilisation des antibiotiques chez l’humain, mais aussi chez l’animal. Parce que les vétérinaires et les médecins se trouvent devant le même choix d’antibiotiques à prescrire depuis que ceux-ci sont venus révolutionner la médecine au 20e siècle. C’est ce qu’a expliqué Marie Archambault, professeure au Département de pathologie et microbiologie de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

Les antibiotiques sont donnés aux animaux d’élevage, puis des bactéries développent des résistances. Ces gènes résistants se multiplient, se propagent et atteignent l’humain par la nourriture, les contacts directs avec les animaux et l’environnement.

«C’est le concept d’une seule santé: reconnaître que la santé des gens est directement liée à la santé des animaux et de l’environnement, a dit Marie Archambault. Cela signifie que médecins, vétérinaires et écologistes peuvent travailler ensemble pour surveiller et prévenir les menaces à la santé publique, dont la résistance aux antibiotiques.»

Alors que le Canada compte 36 millions d’habitants, mais près de 700 millions de poulets, quelque 14 millions de porcs et 12 millions de bovins, la solution devra nécessairement inclure le monde agricole.

Le travail en ce sens a commencé. «Les vétérinaires prescrivent déjà très peu les antibiotiques les plus critiques pour la médecine humaine», a mentionné Marie Archambault. L’antibiotique le plus donné en médecine vétérinaire est la tétracycline et il n’est pas considéré comme d’importance capitale dans la médecine humaine. C’est d’ailleurs pour la tétracycline qu’il y a le plus de bactéries résistantes chez les animaux.

Pour avoir un effet sur le développement de résistances, il faut se pencher sur l’utilisation des antibiotiques dans l’élevage. «Il faut vraiment s’assurer que les antibiotiques sont utilisés seulement pour traiter des infections et non pour favoriser la croissance dans l’élevage, puis promouvoir la vaccination des animaux pour réduire le recours aux antibiotiques», a déclaré Marie Archambault.

Vers des pratiques plus durables

Ces enjeux engendrent aussi des questionnements plus globaux sur le mode de vie des gens dans les pays développés. «Le plus gros volume d’antibiotiques est consommé par les animaux et non par les humains», a indiqué Anthony D. So, directeur du programme de politiques stratégiques ReAct – Action on Antibiotic Resistance, à l’Université Johns Hopkins, aux États-Unis.

On prévoit que la situation va s’aggraver alors que la demande mondiale de viande s’accroît, particulièrement dans les pays émergents. Cette réalité vient mettre davantage de pression sur l’agriculture.

«On s’attend à une augmentation de 67 % à l’échelle mondiale de l’utilisation des antibiotiques dans l’élevage entre 2010 et 2030, a précisé Anthony D. So. Le tiers de cette hausse sera due au nombre plus élevé de bêtes, l’autre tiers à l’adoption d’un mode de production plus intensif.»

Déjà en Chine, où l’on consomme encore deux fois moins de viande par personne qu’aux États-Unis, le gouvernement vient de recommander à ses habitants de couper de moitié cette consommation.

Anthony D. So croit qu’il est grand temps de mieux encadrer le recours aux antibiotiques, notamment en renforçant le rôle et le pouvoir des vétérinaires dans le monde. Il conseille aussi de collecter des données plus complètes et d’instaurer un étiquetage plus transparent de l’utilisation des antibiotiques dans l’élevage pour permettre aux consommateurs de faire des choix plus éclairés. Il est aussi convaincu que le temps est venu de se tourner vers des pratiques plus durables en agriculture. Ce qui ne se fera pas sans heurt.

«Ou l’on paie maintenant en changeant notre système alimentaire, a-t-il conclu, ou l’on paiera davantage lorsque le problème sera encore plus grave.»

Martine Letarte
Collaboration spéciale