Facebook favorise la «contagion émotionnelle» à la suite d’attaques terroristes

  • Forum
  • Le 1 juin 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Les évènements dramatiques comme l'attentat de Manchester donnent lieu à des scènes de recueillement collectif comme celle-ci. Les jeunes veulent aussi partager leurs émotions sur les réseaux sociaux... avec des résultats mitigés.

Les évènements dramatiques comme l'attentat de Manchester donnent lieu à des scènes de recueillement collectif comme celle-ci. Les jeunes veulent aussi partager leurs émotions sur les réseaux sociaux... avec des résultats mitigés.

Crédit : Ben Terrett

En 5 secondes

Des chercheurs en psychopathologie s’intéressent à la «contagion émotionnelle» provoquée par le partage d’informations sur les réseaux sociaux.

Dans les heures qui ont suivi l’attaque terroriste de Manchester, le 22 mai, le reportage en direct de la journaliste de Sky News a été vu par 6,1 millions d’utilisateurs Facebook et a été partagé 52 000 fois. Selon des chercheurs en psychopathologie, cette façon de s’informer peut provoquer chez les jeunes une «contagion émotionnelle» s’apparentant à de la détresse. «Notre étude indique que l'utilisation massive de réseaux sociaux ainsi que des stratégies de régulation de l'émotion mal adaptées sont liées à la contagion des émotions», dit Kamran Afzali, actuellement en stage postdoctoral à l’Université de Montréal.

Avec Emmanuel Monfort, professeur au département de psychologie de l’Université de Grenoble, en France, le chercheur iranien a mené un sondage auprès de 451 utilisateurs de réseaux sociaux de trois à cinq semaines après les attaques du Bataclan et d’autres lieux parisiens qui ont fait 129 morts et 352 blessés le 13 novembre 2015. Les résultats démontrent que «l’usage des réseaux sociaux peut conduire à des stratégies dysfonctionnelles de régulation de l’émotion relativement à l’anxiété, à la dépression et aux symptômes de somatisation», peut-on lire dans l’article publié la semaine dernière dans Comprehensive Psychiatry.

Plus spécifiquement, les chercheurs ont constaté que les usagers pouvaient voir leurs émotions amplifiées par le partage d’articles et d’images violentes associés aux attaques terroristes. «Cela est conforme à d'autres études mettant en lumière le rôle critique des réseaux sociaux dans la contagion émotionnelle», commente M. Afzali. Ce concept est défini comme le «transfert des états émotionnels vers autrui, amenant la personne à expérimenter des émotions semblables à celles vécues par les autres membres du réseau social».

Des séquelles à long terme

Dans la revue de la littérature qui accompagne leurs résultats, les auteurs mentionnent que les séquelles peuvent subsister jusqu’à trois ans après l’évènement traumatisant. Ils font état de 36 études ayant approfondi cette question, principalement à la suite des attentats du 11 septembre 2001. «La diffusion de l'information par les médias sociaux semble amplifier l'anxiété que certains individus peuvent éprouver, alors que cette relation n'a pas été observée avec les médias traditionnels», écrivent MM. Monfort et Afzali.

En vertu de son caractère interactif, le réseau social aurait donc des effets différents de ceux qui ont été relevés dans le public par suite de l’exposition à la télévision ou à la radio. «La compréhension des modèles de consommation des médias après une attaque terroriste et leur lien avec les symptômes psychopathologiques peut nous fournir des pistes utiles concernant la consultation des médias à risque dans de telles circonstances», notent-ils.

Le sondage distribué sous forme électronique à de jeunes Français comptait 21 questions, dont certaines portaient sur des traumatismes subis durant l’enfance. L’analyse des résultats va dans le sens d’une sensibilité plus grande chez les usagers ayant vécu des traumatismes lorsqu’ils étaient enfants. De plus, la fréquentation plus intense des réseaux sociaux entraînerait des effets plus profonds. «Une utilisation intensive des réseaux sociaux pour partager leur état d'esprit et leur humeur pourrait équivaloir chez les jeunes adultes à des stratégies dysfonctionnelles de régulation de l'émotion et les rendre plus vulnérables à la détresse psychologique», écrivent les chercheurs.

Des études additionnelles

Quand ils sont confrontés à des attaques meurtrières sur des innocents, dont des enfants en bas âge, les gens sont profondément affectés sur le plan émotif, souligne à Forum M. Afzali, qui travaille actuellement sur les marqueurs biologiques de la psychopathologie dans le laboratoire de Patricia Conrod. «Pour moi, la réaction humaine la plus appropriée dans cette situation consiste à chercher un moyen d’atténuer les émotions négatives. Partager nos émotions négatives et notre état d’esprit avec quelqu'un d'autre, quelqu'un qui peut comprendre est une bonne idée. Les réseaux sociaux peuvent donner l'illusion du soutien, mais dans la réalité, personne n'est là pour écouter. Tout le monde parle! C'est le propre des médias sociaux, n'est-ce pas?»

Les chercheurs souhaitent que de nouvelles études longitudinales soient entreprises pour approfondir ce terrain de recherche. «La question pour moi n’est pas résolue: est-ce que les personnes qui ne peuvent pas réguler leurs émotions utilisent les réseaux sociaux pour mieux faire face au traumatisme collectif? Ou les réseaux sociaux isolent-ils les personnes, ce qui aurait tendance à nuire à la régulation de leurs émotions? La littérature fournit des arguments dans les deux sens», résume M. Afzali.

En tout cas, ce spécialiste tient compte de l’effet du terrorisme sur certains symptômes du syndrome de stress post-traumatique depuis le jour où il a eu à donner un cours sur le sujet à l’Université de Grenoble. C’était le 13 novembre 2015, et l’attaque contre le Bataclan était la quatrième de ce type à survenir depuis son arrivée sur le sol français. Cette nuit-là, il a modifié son cours pour inclure les évènements terroristes parmi les éléments déclencheurs.