La Maison des étudiants canadiens à Paris est une fête depuis 1926

La Maison des étudiants canadiens à Paris

La Maison des étudiants canadiens à Paris

Crédit : MEC

En 5 secondes

Depuis plus de 90 ans, la Maison des étudiants canadiens à Paris accueille des jeunes gens venus vivre une expérience étudiante en France.

La scène se déroule une nuit de 1946 à la Maison des étudiants canadiens à Paris. Trois résidents, dont l’ancien premier ministre du Canada Pierre Elliott Trudeau, décident d’emprunter un buste et de le coucher dans le lit d’un copain, Marcel Blais, parti à Londres plus tôt dans la journée. Ils maquillent le visage de la sculpture de façon à le faire ressembler à celui d’un grand brûlé. Pendant qu’ils font semblant de prier dans sa chambre éclairée à la chandelle, la nouvelle se répand que Marcel Blais est mort tragiquement dans un accident d’avion et qu’on peut lui rendre un dernier hommage dans la pièce où gît sa dépouille.

La supercherie s’étire sur plusieurs heures jusqu’à ce que les auteurs se démasquent par des éclats de rire.

Voilà l’une des anecdotes qui ont marqué les 91 ans d’histoire de la Maison des étudiants canadiens à Paris. Cette résidence d’étudiants est l’une des plus anciennes sur les 40 qu’abrite la Cité internationale universitaire, située dans le 14e arrondissement de la Ville lumière. Avec ses 125 chambres et 25 studios loués à des tarifs bien inférieurs à ceux pratiqués dans la capitale française, elle a été le point de chute d’une quantité de jeunes gens partis vivre l’expérience des études à l’étranger. Elle accueille également des professeurs, des chercheurs et des artistes.

Le fils du facétieux de 1946, actuel chef de l’État canadien, Justin Trudeau, y a aussi séjourné de même que des centaines d’universitaires, d’artistes et d’intellectuels qui ont laissé une marque sur leur époque. Des noms? L’ancienne gouverneure générale du Canada Adrienne Clarkson, le cardiologue Paul David, le journaliste Jean-Marc Léger, le juriste Daniel Turp, l’écrivain Hubert Aquin, le poète Gaston Miron, le musicien André Mathieu, le peintre Paul-Émile Borduas…

«Cette maison a joué un rôle majeur dans l’histoire des relations France-Canada. Ceux qui y ont effectué des séjours plus ou moins prolongés ont créé des liens solides avec des résidents originaires de partout dans le monde», explique Robert Panet-Raymond, président du Comité au Canada de la Maison des étudiants canadiens à Paris et vice-président de la Maison, qu’il a connue comme résident lui-même à l’âge de 22 ans, alors qu’il étudiait le génie à Polytechnique Montréal.

Ingénieur, professeur associé à son alma mater et philanthrope (il a versé plus de 750 000 $ au Centre d’éducation physique et des sports de l’UdeM, devenant ainsi le plus important donateur individuel francophone de l’histoire du secteur sportif), M. Panet-Raymond a fait carrière principalement à la Banque CIBC. Il était déjà lié à la Maison des étudiants canadiens par des liens familiaux, puisque c’est son arrière-grand-père, l’homme d’affaires et politicien Joseph-Marcellin Wilson (1859-1940), qui a fondé la résidence d’étudiants en 1926 (voir l’encadré «Une affaire de famille!»).

Elle fut l’une des premières maisons de la Cité internationale universitaire, un quadrilatère retranché à l’armée française après la Première Guerre mondiale. Alors que l’Europe se relevait difficilement de ce conflit qui a fait 10 millions de victimes, la République voulait redonner une vocation pacifique à Paris en créant un quartier exclusivement consacré aux universitaires. Encore de nos jours, la Cité internationale universitaire n’a aucun équivalent dans le monde.

  • Une fête d’étudiants, vers 1946. Au centre, déguisé en Chinois, Pierre Elliott Trudeau. À ses pieds, Robert Goulet et André Mathieu. Debout derrière, Roger Rolland, coiffé d’un sombréro, entre Fernand Boulanger et Jean-Luc Pépin. À la dernière rangée, troisième à partir de la gauche, Vianney Décary et, le cinquième, Edmond Labelle.

    Crédit : Collection Roger Rolland
  • Des résidents de la MEC à la foire, vers 1946-1947. De gauche à droite: Robert Goulet, Pierre Elliott Trudeau, André Mathieu, Alain Larivière et Roger Rolland.

    Crédit : Collection Roger Rolland
  • Vue aérienne de la Cité internationale universitaire de Paris (la MEC est à droite de l’image) en 1926. Le contraste est alors frappant entre l’élégance des bâtiments et les terrains vagues et cabanes délabrées de la zone.

    Crédit : Archives photographiques de la Fondation nationale, CUIP
  • Robert Panet-Raymond et son oncle Jean P. W. Ostiguy, qui a dirigé le Comité au Canada de la MEC pendant 45 ans, posent devant le portrait de leur aïeul, Joseph-Marcellin Wilson, père fondateur de la MEC.

    Crédit : Archives de la MEC

«Stimulant!»

On n’a pas commis que des mauvais coups à la Maison des étudiants canadiens. «Ce n’était pas un endroit pour faire le party, note Louis-André Hubert, avocat de Maniwaki diplômé de HEC Montréal qui y a résidé en 1990-1991 à l’occasion d’un stage en science politique. On y venait pour étudier et le cadre était enchanteur. Un merveilleux bâtiment entouré de jardins magnifiques abritant des salles communes bien aménagées, des chambres confortables, une bonne bibliothèque.»

Professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, Louis-Éric Trudeau a connu la résidence à la même époque. «J’avais trouvé un laboratoire à l’Université Paris 6 prêt à m’accueillir pour ma maîtrise en neurosciences. Je n’avais pas beaucoup d’argent. J’étais heureux de trouver un lieu comme la Maison des étudiants canadiens. C’était très stimulant d’y résider. On pouvait assister à des conférences, en plus des activités sociales.»

Même son de cloche de Marica Reise-Filteau, qui a séjourné à la Maison en 2012. «C’était durant mon baccalauréat en sciences biomédicales. J’ai beaucoup aimé mon expérience. J’y ai noué des amitiés durables avec d’autres étudiants», dit la jeune femme, aujourd’hui résidente en médecine interne à l’Université de Sherbrooke.

Une des caractéristiques de la Cité internationale universitaire est qu’elle «force» les échanges d’étudiants en exigeant que chaque maison procède à des échanges d’au moins 25 % de ses résidents avec ceux des autres pays, souligne M. Panet-Raymond. «Cela crée des situations où un Québécois propose des pâtes pour le souper; une Espagnole prépare la sauce tomate et un Chilien fournit le vin. Le repas se conclut par des pâtisseries orientales…»

Internationaux ou pas, les échanges sont parfois fertiles au sens propre. Quand les résidences ouvrent leurs portes aux premières étudiantes après moult débats, en 1956 (elles étaient réservées aux hommes depuis leur fondation), il deviendra difficile d’éviter le «relâchement des mœurs», comme le craignent les administrateurs. Les échanges se feront plus intimes. De nombreux mariages seront célébrés dans l’église attenante, avec des témoins étudiants.

Entre les étages des garçons et des filles, «la surveillance n’était pas très sévère», se souvient le Dr Pierre Audet-Lapointe, professeur retraité de la Faculté de médecine, qui a connu la Maison en 1960-1961. Mais lui s’en moquait un peu, puisqu’il s’était marié en 1960 avec une étudiante, Liette Chartrand, également résidente.

  • Quelques résidents discutent (1956): Bernard Lagacé, Marcelle Lussier, Roger Latour, Gilles Rochette, le Dr Georges Gauthier, Noël Falaise et Marc Chapdeleine.

    Crédit : Collection Fernand Hould
  • La MEC accueille également des activités culturelles.

    Crédit : MEC
  • Une chambre individuelle de la MEC, vers 1950.

    Crédit : Archives de la MEC
  • Une des caractéristiques de la Cité internationale universitaire est qu’elle favorise les échanges, notamment culinaires, entre les étudiants.

    Crédit : MEC

Et ça continue…

La Maison des étudiants canadiens à Paris accueille toujours des résidents et pourrait même voir son calendrier culturel se bonifier. Le vice-président de la Maison estime qu’elle est l’endroit idéal pour l’organisation de colloques et de conférences thématiques.

«Paris n’est plus la meilleure ville du monde pour étudier – c’est maintenant Montréal –, mais elle demeure une destination de choix pour nos étudiants», mentionne à la blague Louise Béliveau, vice-rectrice aux affaires étudiantes et aux études à l’UdeM et membre du Comité au Canada de la Maison des étudiants canadiens. Elle rappelle l’importance de diversifier son expérience universitaire dans un monde comme le nôtre. «Étudier à l’étranger, c’est plus important que jamais. Ça ouvre nos horizons.»

31, boulevard Jourdan
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31, boulevard Jourdan

Une affaire de famille!

En 2005, la Maison des étudiants canadiens à Paris a subi des rénovations majeures grâce à une subvention de neuf millions de dollars du gouvernement du Canada. «Dans certains cas, tout était à refaire», indique Robert Panet-Raymond, à qui la Maison doit cette cure de rajeunissement. C’est lui qui avait obtenu du cabinet du premier ministre canadien Jean Chrétien cet important engagement financier.

Pour ce descendant de Joseph-Marcellin Wilson, la Maison des étudiants canadiens est une affaire de famille. Un de ses fils, Carl Panet-Raymond, diplômé de la Faculté de droit, et une cousine, Denyse Ostiguy, siègent d’ailleurs au conseil d’administration du Comité au Canada de la Maison et à celui de la Maison elle-même, dont M. Panet-Raymond est membre depuis trois décennies. «Je continue de séjourner à la résidence lorsque je vais à Paris, trois ou quatre fois par année. Je suis toujours heureux de retrouver son atmosphère», dit-il.

Depuis 15 ans, il est également administrateur de la Cité internationale universitaire de Paris. «Nous comptons accueillir sous peu deux nouvelles maisons d’étudiants, celle de la Corée du Sud et celle de la Chine», annonce-t-il avec fierté.

En reconnaissance de ses services rendus à la collectivité, la République française a décerné à Robert Panet-Raymond la Légion d’honneur en septembre 2016.