Montréal se raconte

«Montréal est une femme», chantait Jean-Pierre Ferland. Ce qui tombe
sous le sens, puisque, avant d’adopter officiellement le nom de son
mont Royal – ou «réal» dans la langue de Jacques Cartier –, elle se
faisait appeler Ville-Marie.

«Montréal est une femme», chantait Jean-Pierre Ferland. Ce qui tombe sous le sens, puisque, avant d’adopter officiellement le nom de son mont Royal – ou «réal» dans la langue de Jacques Cartier –, elle se faisait appeler Ville-Marie.

En 5 secondes

Alors qu’elle célèbre son 375e anniversaire, comment notre métropole se perçoit-elle? Des professeurs de l’UdeM sont devenus, pour l’occasion, les ventriloques de Montréal.

Les diplômés: À 375 ans, se sent-on jeune ou âgée?

Montréal: Cela dépend avec qui l’on se compare. Mon aïeul, Paris, a vu le jour à l’époque romaine. Et je vous rappelle que ma grande sœur, Québec, a déjà célébré son 400e anniversaire…

Êtes-vous toujours en rivalité avec elle?

C’est plutôt elle qui est en rivalité avec moi. (Rires.) Dès nos débuts, Québec et moi avons eu des rôles fort différents. Elle était l’administratrice et j’étais la commerçante, la ville portuaire, la ville frontière. Ces rôles nous distinguent toujours, comme d’ailleurs notre réalité quotidienne. Et, puisque la moitié de la population québécoise, soit quatre millions de personnes, habite sur mon territoire – en incluant mes banlieues –, je représente en quelque sorte une ligne de fracture avec l’autre moitié de la population. Il y a donc deux Québec ou plutôt deux caractères distincts dans un même Québec. (Jacques Légaré, Département de démographie.)

Vous êtes née d’une utopie religieuse. Qu’en reste-t-il aujourd’hui?

Ma réponse va vous surprendre, mais je crois que ce que nous devons retenir de ma fondation sous le signe de la dévotion, c’est l’ouverture à l’autre à laquelle elle a abouti. J’étais d’abord un projet religieux radical qui unissait tous les êtres en un même peuple de Dieu et du roi. Or, ma volonté d’intégration a produit dans ce lieu de passage et d’échange un peuple multiculturel sous un vernis catholique – Amérindiens, Français, esclaves noirs et autochtones, captifs anglais… Un peuple parfois turbulent, jaloux de son autonomie qui, par tradition, cœur et courage, par pragmatisme marchand aussi en venait à inclure plutôt qu’à exclure. (Dominique Deslandres, Département d’histoire.)

Il est plutôt rare pour une ville coloniale d’avoir une femme comme cofondatrice, Jeanne Mance en l’occurrence. Quel rôle ont joué les femmes dans votre histoire?

Ce sont des figures religieuses comme Jeanne Mance, Marguerite Bourgeoys, Marguerite d’Youville et Émilie Gamelin qui ont tissé les premières mailles du filet social qui participe aujourd’hui à la définition du Québec. Elles ont fondé des hôpitaux, des écoles, des hospices. Les sœurs ont été nos premières infirmières, enseignantes, travailleuses sociales. À partir de la fin du 19e siècle, des laïques issues de la bourgeoisie ont contribué à la progression de cette activité comme Justine Lacoste-Beaubien, fondatrice du CHU Sainte-Justine, et Grace Julia Parker Drummond, qui a consacré beaucoup de son temps aux œuvres de charité, en plus de militer pour le droit de vote des femmes. À cette époque, j’étais une ville insalubre, ravagée par la pauvreté. Je n’en suis pas fière, mais mon taux de mortalité infantile était le double de celui de Paris. (Denyse Baillargeon, Département d’histoire.)

  • Montréal baigne dans l’un des plus grands fleuves du monde, ce qui lui a permis de devenir un port majeur et l’un des pivots du développement du continent.

  • La présence de l’eau, une ressource de première importance, commence à peine à contribuer à la qualité de vie de ses habitants.

Avec ce passé assumé de «ville aux cent clochers», d’où tenez-vous votre réputation de métropole festive?

De l’époque de la prohibition. Lorsque les États-Unis et presque tout le Canada ont interdit la vente d’alcool au début des années 20, j’ai résisté, devenant, comme l’écrit l’historien Michael Hawrysh, «une rare oasis dans un continent assoiffé». Les Américains ont afflué dans mes cabarets, le jazz résonnait au centre-ville, mon Red Light ne dérougissait pas. La prohibition a pris fin dans les années 30, mais ma réputation était faite. Si bien que, lorsque la récession m’a frappée dans les années 80, on a tablé sur cette notoriété pour relancer mon industrie touristique, avec des évènements festifs comme le Festival international de jazz, qui réveillent mon côté latin. (Michèle Dagenais, Département d’histoire.)

Vous êtes sans conteste une ville de musique. Pourquoi?

La première raison, c’est le talent. Dans leurs tournées internationales, les Barbra Streisand et Johnny Hallyday de ce monde embauchent régulièrement des orchestres locaux. Et, lorsqu’ils viennent ici, ils «capotent» – pour employer une expression bien de chez nous – sur la qualité de nos musiciens. Notre talent brille aussi à l’étranger: que notre Yannick Nézet-Séguin prenne la tête du Metropolitan Opera de New York en est une démonstration évidente. À l’origine de ce talent, on trouve des établissements d’éducation musicale de grande qualité et une attitude culturelle dynamique et distincte, qui est le trait des peuples minoritaires. Ce trait est aussi présent dans la communauté anglo-montréalaise, qui est une minorité, ne l’oublions pas, et qui nous a donné Leonard Cohen et bien d’autres. (Jean-François Rivest, Faculté de musique.)

Montréal est une fête, dirait Hemingway. Pourtant, on vous connaît aussi un côté tranquille. Vous considérez-vous comme une ville sécuritaire?

Sans aucun doute. Ma dernière grande frousse remonte à la guerre des motards, dans les années 90. En 2016, on a enregistré 19 homicides sur mon territoire – un creux historique! Le Los Angeles Times s’est même intéressé à moi, se demandant quel était mon secret. Il faut dire que le taux d’homicides là-bas est presque cinq fois plus élevé. (Rémi Boivin, École de criminologie.)

  • Notre métropole se distingue dans le monde par son talent unique à marier création artistique et nouvelles technologies.

  • Cela nous a donné, entre autres, le Cirque du Soleil et des industries prospères du jeu vidéo et des effets spéciaux cinématographiques et de la scène.

  • Le pont Jacques-Cartier est maintenant utilisé comme une vitrine de ce savoir-faire.

Être une île, c’est un avantage ou un inconvénient?

Je dirais les deux à la fois. L’inconvénient saute tout de suite aux yeux: les ponts sont mes seules voies d’accès. Ce qui en fait des points de congestion. Venir à moi, c’est d’abord traverser un cours d’eau. C’est un geste de rupture qui a le défaut d’alimenter cette opposition ridicule entre le 514 et le 450, qui fait dire à plus d’un qu’une personne qui habite la banlieue n’est pas un vrai Montréalais. Du côté des avantages, le fait d’être une île m’a permis de retarder l’étalement urbain. J’ai pu ainsi devenir l’une des villes les plus denses d’Amérique du Nord. Mon principal regret est de ne pas avoir su donner aux Montréalais un accès plus grand aux berges. Je compte y remédier, mais il y a beaucoup de travail à faire. (Paul Lewis, Faculté de l’aménagement.)

Parlant de la congestion routière, certains veulent faire du cône orange votre symbole…

Mouais… Si je pouvais en proposer un autre, ce serait l’arbre. Tout Européen qui me visite ne peut manquer de remarquer mon couvert feuillu (et mes écureuils!). Je suis dotée d’une vingtaine de grands parcs où l’on peut facilement passer une demi-journée, mon jardin botanique est l’un des cinq plus grands dans le monde, même mes ruelles se verdissent. Malheureusement, l’agrile du frêne force l’abattage de milliers d’arbres matures. Il y a quelques années, j’ai vécu une situation similaire avec mes ormes. Pour éviter pareille tragédie dans l’avenir, il faudra replanter une plus grande diversité d’essences. (Luc Brouillet, Département de sciences biologiques.)

À votre âge, êtes-vous plutôt sportive ou casanière?

Jugez-en par vous-même: j’ai un marathon, 788 kilomètres de pistes cyclables, un Tour de l’Île reconnu mondialement et quelque 260 patinoires extérieures. Quand on y pense, deux de mes lieux phares sont liés à l’univers du sport: le mont Royal, une oasis de bonheur pour tous ceux qui aiment bouger, et le Stade olympique, où sont logées la plupart des fédérations sportives québécoises. Cela dit, la sédentarité de ma population, particulièrement des jeunes, m’inquiète. C’est pourquoi j’ai mis en œuvre depuis peu le plan d’action Montréal physiquement active pour faire bouger mes citoyens. (Suzanne Laberge, Département de kinésiologie.)

Et la santé, comment va-t-elle?

Tout dépend de quel quartier on parle. Aux abords de la station de métro Côte-Vertu, dans l’ouest, l’espérance de vie de la population est de 85 ans. Tandis qu’autour de la station Pie-IX, dans l’est, elle n’est que de 74 ans… Ce qui signifie qu’il suffit d’un voyage de 40 minutes en métro pour trouver une disparité d’espérance de vie de 11 ans! Pourquoi cela, me direz-vous, puisque tous ont accès au même système de santé? Le statut socioéconomique et les habitudes de vie y sont pour beaucoup: l’Est étant généralement plus pauvre et moins instruit, le tabagisme, la sédentarité et la mauvaise alimentation y sont plus répandus. Je n’ai pas qu’un, mais deux défis à relever: l’accès aux diplômes et l’intégration au marché du travail. L’un concerne les immigrants, l’autre ma population qui est défavorisée. (Dr Réjean Hébert, École de santé publique.)

  • Montréal est à la fois grandiose et surannée, verte et bétonnée, séduisante et dépareillée, nordique et estivale.

  • C’est un lieu «qui ne se laisse pas embrasser du regard», comme l’écrit l’essayiste Michel Biron, mais qui se vit et se laisse habiter comme nul autre.

Le choc des cultures a forgé votre identité. Quel mot incarne le mieux ce choc pour vous?

À Montréal, on sait dire le mot «dépanneur» dans toutes les langues! Ce mot singulier est assez représentatif de la cohabitation culturelle qui anime mon quotidien. D’abord, saviez-vous que les Anglo-Montréalais ont emprunté ce québécisme? Ils disent «I’m going to the depanneur». Vous voyez bien que ce ne sont pas que les francophones qui empruntent des termes à d’autres langues! Ensuite, on remarque que ces épiceries du coin portent aujourd’hui des noms comme Dépanneur Papineau Wu ou Dépanneur Gilford Li. Ce sont des noms de personnages de mon histoire métissés avec ceux issus de l’immigration récente! (Benoît Melançon, Département des littératures de langue française.)

Restons dans le domaine des mots. Qu’avez-vous inspiré à vos écrivains, à vos poètes?

Gaston Miron a écrit: «Montréal est grand comme un désordre universel.» Chez Gabrielle Roy, chez Michel Tremblay et chez beaucoup d’autres, je suis cet espace en mouvement perpétuel où s’entrechoquent les langues et les cultures. Et, parmi tous les lieux de la ville, c’est la Main, le boulevard Saint-Laurent, qui incarne le mieux ce désordre universel dans l’imaginaire des auteurs. La Main, c’est le lieu de tous les possibles. On trouve déjà cette notion au 19e siècle dans le roman Une de perdue, deux de trouvées, de Georges Boucher de Boucherville. Les poètes, pour leur part, ont souvent évoqué ma nature brutale, propre aux grandes villes. Comme Jean-Aubert Loranger, qui a écrit en 1920:

Montréal est à jamais fixé
Dans le fleuve, en face de Longueuil
Par ses grandes cheminées d’usines
Plantées partout comme de gros clous.

(Micheline Cambron, Département des littératures de langue française.)

Vous n’êtes plus la ville industrielle d’avant. Vous fondez votre avenir sur le savoir et la haute technologie. Il paraît même que vous êtes très forte dans le domaine de l’intelligence artificielle. Est-ce votre prochain moteur de développement?

C’en est très certainement un. Ma force réside dans la recherche: j’ai les meilleurs chercheurs et je suis la principale pépinière de talents dans le domaine... dans le monde. Maintenant, pour pouvoir en tirer les avantages, je dois devenir un producteur d’intelligences artificielles. Pourquoi est-ce si important? Parce que l’intelligence artificielle va nous apporter collectivement beaucoup de richesse, mais va aussi avoir des effets sociaux négatifs: des gens risquent de perdre leur emploi. Si tous les profits se font en Californie, nous ne serons que des consommateurs de cette technologie qui transformera à peu près tous les secteurs économiques. Pour compenser les effets négatifs, nous devons récolter les gains de l’intelligence artificielle et les redistribuer dans la collectivité. (Yoshua Bengio, Département d’informatique et de recherche opérationnelle.)

  • La statue de Jeanne Mance, cofondatrice de la ville.