Infirmières à domicile: quand croyances et coutumes se heurtent aux pratiques conseillées

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  • Le 7 juin 2017

  • Marilou Garon
Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Dans sa thèse de doctorat, la sociologue Emilie Audy décrit les interventions d’infirmières à domicile, leur permettant de poser un regard critique sur leur pratique.

Lorsque l’infirmière se présente au domicile de C. pour le suivi postnatal, elle remarque avec étonnement des cordons aux poignets des jumeaux nouveau-nés. Le protocole est pourtant sans équivoque: ne rien attacher au corps des bébés par mesure de sécurité. Mais dans le pays d’origine de C., les cordons sont censés protéger les poupons des mauvais esprits. Les retirer revient à négliger le tout-petit et à étiqueter C. comme une mauvaise mère auprès des membres de sa communauté. Comment réagit alors l’infirmière, dont le mandat est d’appliquer les normes de la santé publique?

C’est la question que s’est posée Emilie Audy dans ses études doctorales en sociologie, sous la direction de Valérie Amiraux. Ses recherches lui ont permis de découvrir la manière dont des infirmières affectées aux soins postnatals à domicile remplissent leur mandat lorsque les usagères ont des pratiques et croyances différentes de celles prônées par la santé publique.

Un travail d’ethnographe

La chercheuse Emilie Audy, docteure en sociologie de l'Université de Montréal.

Crédit : Amélie Philibert

La sociologue a choisi l’approche ethnographique comme méthodologie de recherche. «Pour la réaliser, je suis entrée dans le milieu et j’y suis restée assez longtemps pour que ma présence soit presque oubliée, et j’ai observé suffisamment de situations pour être en mesure de départager ce qui est particulier de ce qui est commun», précise Mme Audy. L’immersion prolongée permet donc au chercheur d’aller au-delà de l’anecdotique. Emilie Audy renchérit: «Je relate dans ma thèse des suivis à domicile qui peuvent sembler marginaux, mais que j’ai relevés des centaines de fois!»

Ce type d’étude est courant et particulièrement pertinent en milieu hospitalier, notamment en raison des écarts entre la théorie (ce qu’on demande aux intervenants de faire) et la pratique (ce que les intervenants font réellement.) «Lorsqu’on interagit avec des êtres humains, il faut constamment s’adapter. Des protocoles existent, mais ils ne couvrent pas tout. Ce sont justement ces “failles” qui deviennent intéressantes à analyser lors d’une ethnographie.»

Cinq façons types de «négocier»

Or, s’il existe bon nombre d’études ethnographiques menées auprès d’infirmières, la thèse de Mme Audy innove sur un point: le classement de leurs interventions lorsqu’elles sont confrontées à des différences de croyances et de pratiques. La chercheuse parle en fait de cinq formes de «négociation», un concept largement utilisé en sociologie et qui fait référence au fait que l’humain adapte sans cesse ses actes et son discours en fonction de la personne avec laquelle il interagit.

Après l'observation sur une période d’un an de plus de 40 suivis, ses analyses lui ont permis de dégager deux formes de négociation (compromis et adaptation) au cours desquelles les infirmières modifient leurs interventions au gré des attentes réelles ou particulières des usagères et qui apparaissent donc plus souples. Les trois autres formes de négociation (coopération, détachement et coercition) constituent pour leur part un prolongement direct des normes et des valeurs de la santé publique et semblent plus rigides.

Au-delà des questions religieuses

Emilie Audy souhaitait initialement limiter ses analyses aux négociations des infirmières mises en présence des croyances et des pratiques religieuses de leurs usagères, mais les infirmières de l’équipe de périnatalité du CSSS Bordeaux–Cartierville–Saint-Laurent ont vite fait de la mettre en garde: la religion n’est qu’un élément parmi d’autres. La culture d’origine, le niveau de scolarité, la santé mentale, le statut socioéconomique sont autant de facteurs qui influent sur les croyances et comportements des parents. La chercheuse explique d’ailleurs la négociation par coercition en décrivant les différences culturelles entre l’infirmière et des parents d’origine… catholique française.

Sans la spécificité des différences religieuses, l’étude revêt une dimension plus large susceptible d’interpeller une variété de professionnels qui travaillent en situation d’intervention: praticiens du domaine de la santé, mais aussi policiers, enseignants, personnel de services à la clientèle.

Des compétences à enseigner

Il ne fait pas de doute pour Emilie Audy que les années d’expérience facilitent la négociation avec les usagères. Elle a présenté les fruits de sa recherche à plusieurs groupes d’infirmières autant du milieu professionnel que du milieu de l’enseignement. Les réactions sont éloquentes: les infirmières étudiantes, encore fortement imprégnées par les «protocoles», auraient aimé que la chercheuse donne des directives quant aux gestes à accomplir. Au contraire, les infirmières d’expérience, elles, l’ont remerciée de ne pas leur dicter comment agir.

Pour la chercheuse, il reste à travailler sur la façon optimale d’enseigner les compétences culturelles aux futurs intervenants sans toutefois tomber dans le piège des généralisations, ce que les sociologues appellent «essentialiser». Aux dires des infirmières elles-mêmes, les stages et les échanges avec des consœurs d’expérience sont parmi les éléments les plus propices à la transmission de telles compétences.