Papillons: des épidémies aux incendies

La tordeuse des bourgeons de l'épinette, dans sa phase de jeune chenille (larve), se nourrissant d'aiguilles de sapin.

La tordeuse des bourgeons de l'épinette, dans sa phase de jeune chenille (larve), se nourrissant d'aiguilles de sapin.

Crédit : Paul Williams

En 5 secondes

Sept millions d’hectares de forêt boréale de l’Est canadien ont déjà été détruits par la tordeuse des bourgeons de l’épinette. L'épidémie s’étend vers le sud, source de dévastation et d'incendies.

Si vous vous promenez dans la forêt boréale de l’Est canadien en ce moment, vous entendrez probablement le bruit de millions de chenilles en train de déféquer. Ce sont les tordeuses des bourgeons de l’épinette et elles sont en pleine migration.

«C’est un peu dégoûtant», reconnaît Patrick James, un chercheur en écologie spatiale qui possède un doctorat en écologie forestière et qui enseigne la modélisation écologique au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal.

«Si vous marchez dans les bois dans une zone en pleine défoliation, vous aurez l’impression d’entendre de la pluie, dit ce chercheur de 37 ans qui vient de publier un nouvel article scientifique sur le phénomène de la tordeuse des bourgeons. Il y a plein de sciure, les déjections des tordeuses, qui tombe de la voûte forestière.»

De plus, ce phénomène a un effet désastreux sur l’économie.

«Les conséquences sont colossales pour l’industrie forestière, indique Patrick James. La tordeuse des bourgeons change la composition de la forêt et elle défolie les arbres, laissant derrière elle d’immenses zones de bois mort et sec. La plupart des arbres touchés ne seront pas exploités, ils n’iront pas à la scierie et on n’en tirera aucun profit.»

D’après une étude publiée en 2012 par des chercheurs de l’Université du Nouveau-Brunswick, les épidémies de tordeuses des bourgeons de l’épinette coûteront près de trois à quatre milliards de dollars au cours des 30 prochaines années à l’industrie forestière du Nouveau-Brunswick seulement. Les revenus liés au bois seront perdus, tout comme les emplois, et les répercussions s’amplifieront, puisque les tordeuses des bourgeons migreront vers le sud une fois qu’elles se seront transformées en papillons de la taille d’une pièce de 10 cents.

Et après elles surviendront les incendies.

Parue en mars dans la revue américaine Ecological Applications, l’étude de Patrick James montre que la défoliation accroît le risque que des incendies naturels se déclarent de 8 à 10 ans après une épidémie de tordeuses des bourgeons. C’est particulièrement le cas en ce moment, au printemps, avant le début de la saison estivale, propice aux incendies. Curieusement, ce risque décroît les années qui suivent immédiatement l’épidémie, car la reprise de la végétation au sol permet de conserver l’humidité de la terre et la litière est donc moins susceptible de prendre feu.

Prédire le risque

La tordeuse de l'épinette dans sa phase de mite adulte, quand elle migre vers d'autres peuplements forestiers.

Dans son étude, Patrick James a examiné des données sur la défoliation remontant à 1963 et portant sur deux grands écosystèmes de l’est et du centre de l’Ontario. D’après ses résultats, les organismes de gestion des incendies, qui s’appuient généralement sur les indicateurs de conditions météorologiques, pourraient aussi tenir compte des données sur la défoliation afin de mieux prévoir les zones dont le risque d’incendie est élevé. Le fait de pouvoir déterminer quand et où le risque d’incendie augmente à cause des tordeuses des bourgeons de l’épinette permettrait d’adopter des techniques proactives comme la «récupération des arbres», c’est-à-dire la réexploitation des arbres morts dans les zones déjà défoliées.

«Si l’on peut circonscrire l’étendue des forêts dévastées par la tordeuse des bourgeons à un endroit donné, alors on peut aussi réduire le risque de départ d’incendie, ce qui limiterait la probabilité d’avoir de gros incendies de forêt», déclare Patrick James.

À l’avenir, on s’attend à ce que la tordeuse des bourgeons joue un rôle encore plus déterminant dans les incendies, car on prévoit qu’à la fois les incendies et l’activité des insectes s’accroîtront en raison des changements climatiques. Toutefois, la façon dont ils interagissent et le type de dommages qu’ils peuvent causer demeurent incertains.

Les infestations de tordeuses des bourgeons de l’épinette se produisent environ tous les 35 ans. La précédente épidémie a culminé au début des années 80 et la dernière a commencé au Québec en 2006. Ressources naturelles Canada avait lancé un avertissement l’automne dernier: même si les conséquences sont plus lourdes au Québec, comme sur la Côte-Nord, en Gaspésie et au Saguenay–Lac-Saint-Jean, où sept millions d’hectares de forêt ont été défoliés, on a repéré la tordeuse des bourgeons au Nouveau-Brunswick et elle pourrait se propager à la forêt acadienne. Le processus est le suivant: pour commencer, les larves de tordeuses des bourgeons dévorent les parties hautes des arbres – des sapins baumiers, des épinettes noires et des épinettes blanches. Après quelques années, les cimes mortes tombent sous l’effet du vent et les débris s’accumulent sur les branches inférieures. La foudre frappe le bois sec qui s’embrase, et un amas d’épines jonche la couverture de la forêt, prêt à s’enflammer lui aussi.

Aux portes de la frontière

Patrick James

Crédit : Amélie Philibert

Bien qu’on n’ait jamais repéré de tordeuses des bourgeons de l’épinette dans les grandes villes comme Montréal, elles s’en rapprochent néanmoins. On en a découvert au Québec dans la région de la Mauricie, à une heure au nord de Trois-Rivières et dans les environs de Ville-Marie, au sud de Rouyn-Noranda, en Abitibi.

Quelle sera la prochaine zone infestée?

«Nous en sommes à un point intéressant de l’épidémie, fait remarquer Patrick James. L’an dernier, l’infestation a augmenté, mais plus lentement. Au Québec, dans la région de la Côte-Nord, près de Baie-Comeau, les tordeuses des bourgeons ont dévoré tout ce qu’elles pouvaient trouver. À l’aide d’un radar, nous avons détecté de gros nuages d’entre elles qui migraient, portées par le vent, vers des zones qui n’avaient pas été si grandement touchées, surtout vers le sud en direction du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et du Nouveau-Brunswick.»

Les papillons «survolent maintenant la frontière du Nouveau-Brunswick près de Campbellton», ajoute-t-il, en faisant référence à l’épidémie massive qui s’est produite là-bas l’été dernier, alors que des millions de larves se sont transformées en papillons, puis se sont envolées ou laissé porter par le vent jusqu’en ville, couvrant tout sur leur passage à des kilomètres à la ronde. «Au vu de cette évolution, je m’attendrais à ce qu’il y ait plus d’activité dans le nord du Nouveau-Brunswick cette année.»

Ne peut-on pas tuer les tordeuses des bourgeons avant qu’elles fassent des ravages? Si, mais cela coûte très cher.

Dans les années 50, les autorités ont essayé de confiner les épidémies de tordeuses des bourgeons en aspergeant de DDT les zones infestées. Comme l’utilisation de ce produit toxique n’est plus autorisée, elles ont maintenant recours à une bactérie nommée Bt qui cible particulièrement les tordeuses des bourgeons. Le problème de la bactérie Bt, c’est son prix: alors que l’épandage de DDT ne coûte que quelques cents par hectare, celui de Bt coûte 40 $ par hectare. «Si vous possédez une forêt d’une valeur de un million de dollars, cela vous coûtera un million de dollars de l’asperger de Bt, précise Patrick James. Le prix est exorbitant.»

Système d’alarme préventif

Il y a peut-être une autre solution, bien plus abordable: faire le suivi des tordeuses des bourgeons de l’épinette. Depuis trois étés, le Service canadien des forêts demande aux particuliers de l’aider à faire le suivi des populations de tordeuses des bourgeons dans l’Est canadien. Plusieurs centaines de «scientifiques citoyens» posent maintenant des appâts et des pièges et dénombrent les papillons dans six provinces canadiennes ainsi que dans le Maine. Ils enregistrent ensuite les données recueillies dans une application et envoient les papillons morts au principal laboratoire de recherche du ministère des Ressources naturelles, situé à Fredericton, au Nouveau-Brunswick.

C’est une sorte de système d’alarme préventif qui nous renseigne sur la façon dont les papillons se dispersent, sur les endroits où ils se trouvent et sur leur nombre. «On fait d’une pierre deux coups, indique Patrick James, qui participe au volet analytique du programme en utilisant la modélisation spatiale et la génétique. Cela nous aide à comprendre si les populations de tordeuses des bourgeons augmentent localement, ce qui est un problème, ou si elles viennent d’ailleurs, volent jusqu’ici, puis meurent, ce qui diminue un peu le problème.»

Au final, c’est en connaissant mieux la tordeuse des bourgeons de l’épinette, son cycle de vie, son comportement et ses mouvements migratoires qu’on peut plus facilement juguler les infestations. Et une fois que l’on comprend mieux le phénomène, on peut mettre en œuvre des plans pour gérer ce parasite dès son arrivée.

«Il est plus urgent que jamais d’agir», souligne Patrick James.

«Il s’agit de la 10e année d’infestation et, au Québec seulement, ce sont 7 millions d’hectares de forêt qui ont été défoliés et directement atteints par la tordeuse des bourgeons de l’épinette. La précédente infestation, dans les années 80, avait touché de 45 à 50 millions d’hectares», mentionne-t-il.

«Il me paraît donc évident que la situation va s’aggraver avant de s’améliorer.»

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