Cours d’éthique et de religion: un enseignement impartial?

  • Forum
  • Le 27 juin 2017

  • Marilou Garon

En 5 secondes

Une thèse en sciences des religions analyse le comportement d’enseignants d’éthique et de culture religieuse afin de mieux comprendre comment ils font preuve d’impartialité.

Les parents dont les enfants fréquentent l’école publique connaissent le cours d’éthique et de culture religieuse (ECR). Devant un sujet aussi délicat que la religion, on peut se poser certaines questions quant à la position de l’enseignant dans ce cours. S’il est athée alors que j’élève mon enfant selon des principes religieux, l’amènera-t-il à douter? S’il est croyant, tentera-t-il d’endoctriner mon enfant?

Que les parents soient rassurés: les enseignants croient fermement à l’importance de ne pas parler de leurs valeurs religieuses afin d’éviter d’influencer les élèves. Cependant, cette réserve n’est pas aussi claire dans le cas de l’enseignement de l’éthique.

C’est ce qu’a démontré Stéphanie Gravel dans sa recherche de doctorat en sciences des religions sous la direction de Solange Lefebvre, de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal, et de Roseline Garon, de la Faculté des sciences de l’éducation de l’UdeM.

Elle a cherché à comprendre comment les enseignants d’ECR conçoivent l’impartialité qu’on exige d’eux et la façon dont cette impartialité se concrétise en classe. Son étude est la première recherche empirique sur ce sujet. «Plusieurs portent sur les grands principes de l’enseignement de l’ECR, mais aucune n’a comporté de recherches sur le terrain», précise la chercheuse, notamment à cause de la difficulté de recruter des participants.

Son étude a consisté à effectuer des observations en salle de classe et des entrevues auprès de 12 enseignants d’écoles publiques et confessionnelles. Les enseignants participants étaient de croyances diverses: catholiques, protestants, bouddhistes, syncrétistes, athées, agnostiques.

De la retenue lorsqu’on parle de religion

Stéphanie Gravel

Crédit : Amélie Philibert

Contrairement à ce qu’anticipait la chercheuse, les variables professionnelles et personnelles des enseignants ne semblent pas entrer en ligne de compte dans leur réflexion autour du principe d’impartialité, pas plus que dans sa mise en application. Peu importe leur âge, leur formation et même leurs croyances personnelles, tous les enseignants observés et interviewés font preuve d’une grande retenue lorsqu’ils enseignent la portion «culture religieuse» du cours.

«Cette attitude est revenue dans toutes les entrevues, tant chez les enseignants croyants que chez les non-croyants. De plus, ma recherche n’a révélé aucun lien entre le projet confessionnel de l’école et l’impartialité des enseignants. On est loin de l’utilisation du cours d’ECR pour la transmission de valeurs religieuses ou faire de l’endoctrinement. Même les enseignants athées font attention de ne pas influencer leurs élèves!»

Religion et éthique: deux poids, deux mesures

Mais lorsque vient le temps d’enseigner la portion «éthique» du cours d’ECR, les choses basculent! Plusieurs enseignants observés par la chercheuse expriment alors sans retenue leurs opinions personnelles, allant jusqu’à débattre de questions avec leurs élèves.

«Ce fut un autre résultat surprenant! Puisqu’il ne s’agit pas du domaine du sacré, les enseignants considèrent qu’il n’y a pas de graves conséquences à émettre ouvertement leurs opinions.»

Il y a le cas de monsieur P., un enseignant végétarien qui argumente régulièrement avec ses élèves pour promouvoir ses valeurs et sa philosophie végétarienne. Ou encore celui de madame B., qui cherche à convaincre ses élèves de son point de vue en faveur de la loi contre la fumée de cigarette dans l’espace public.

Neutralité, objectivité, impartialité: toute une confusion

Dans son programme d’ECR, le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport exige de ses enseignants un «jugement professionnel empreint d’impartialité et d’objectivité»… sans toutefois préciser les termes ni fournir des paramètres d’exercice pour la profession. Ainsi, Mme Gravel a pu constater chez les enseignants une réelle confusion quant au sens des mots neutralité, impartialité et objectivité: «La confusion existe également dans la littérature scientifique et chez le grand public. Tous utilisent les termes comme s’ils étaient interchangeables.»

Elle clarifie ces mots ainsi: la neutralité fait référence à l’État; l’objectivité concerne le contenu du cours; l’impartialité renvoie au professionnel et à son obligation de ne pas soutenir l’un ou l’autre des points de vue présentés en classe.

L’étude de Stéphanie Gravel offre des pistes de recherche intéressantes, entre autres pour ce qui est de la pratique enseignante de l’éthique et de la culture religieuse. La chercheuse trouve particulièrement prometteur de miser sur la notion de «distance critique» plutôt que sur celle d’impartialité. «Tous les enseignants sont d’accord pour prendre du recul par rapport à leurs croyances et points de vue. Travailler sur la façon dont on peut affiner cette distance critique en ce qui concerne des sujets aussi délicats que l’éthique et la culture religieuse me semble une voie d’avenir», conclut Mme Gravel.