Effet du cannabis sur l’évolution des troubles psychotiques

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  • Le 11 juillet 2017

  • Dominique Nancy
Cannabis et adolescence, un combo dangereux!

Cannabis et adolescence, un combo dangereux!

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

L’état de santé des consommateurs de cannabis se détériore après la première année de traitement s’ils persistent à consommer.

Au moment où le gouvernement du Canada s’apprête à légaliser l’usage du cannabis à des fins récréatives, de plus en plus de psychiatres mettent le public en garde contre cette drogue responsable du déclenchement et de la persistance de plusieurs maladies mentales. Dans deux études parues dans les revues Psychiatry Research et Psychological Medicine, des chercheurs du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) rappellent qu’il existe un lien entre une consommation soutenue de cannabis et l’évolution des troubles psychotiques.

L’ensemble des données indique que l’usage du cannabis est plus dangereux qu’on pourrait le croire, particulièrement chez les gens dont une sensibilité à cette drogue se superpose à une susceptibilité génétique à la psychose. «Il y a une sous-estimation, voire une banalisation de la dangerosité de la consommation du cannabis en matière de maladie mentale», déplore la psychiatre Amal Abdel-Baki, auteure principale de la première étude. La professeure du Département de psychiatrie de l’UdeM et chercheuse au Centre de recherche du CHUM (CRCHUM) estime que la situation doit être prise au sérieux, car la consommation de cannabis est très populaire au Québec et la légalisation rendra le cannabis encore plus accessible. «Il est important que les gens soient informés des risques», affirme-t-elle.

Qu’est-ce que la psychose? Touchant environ trois pour cent de la population, les troubles psychotiques, dont la schizophrénie, se manifestent par des délires (l’individu a par exemple l’impression que les gens veulent le tuer) et des hallucinations (la personne entend des voix). Une maladie fréquente chez les consommateurs de cannabis.

«Quarante-cinq pour cent des jeunes qui vivent un premier épisode psychotique présentent également un trouble lié à la consommation de cannabis. Plus on consomme tôt, plus la quantité et le taux de THC [tétrahydrocannabinol] sont élevés, plus le risque de développer une psychose est grand», déclare Mme Abdel-Baki. On savait déjà qu’une dépendance aux drogues avait une influence sur l’évolution de la maladie mentale, précise-t-elle, mais on ignorait si c’était la consommation antérieure de psychotropes qui était en jeu ou le fait de continuer à consommer pendant le traitement antipsychotique.

Mme Abdel-Baki a voulu en avoir le cœur net. Avec des collègues du CRCHUM et de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, elle a réalisé une première étude auprès de 212 hommes et femmes âgés de 18 à 30 ans qui souffraient de troubles psychotiques et d’un problème de dépendance aux drogues, dont le cannabis. Les résultats révèlent que les symptômes s’aggravent et que le fonctionnement social se détériore chez les consommateurs de cannabis après la première année de suivi s’ils persistent à consommer; s’ils ne consomment plus, leurs symptômes se résorbent et leur fonctionnement social s’améliore.

La persistance de la consommation a une incidence décisive. «Les jeunes qui cessent de consommer de la drogue dès le début du traitement évoluent aussi bien que ceux qui n’ont jamais eu de problème de consommation», précise Amal Abdel-Baki. À son avis, il faut donc cibler les problèmes de toxicomanie lors du traitement de la psychose pour éviter que l’état de la personne empire, prévenir les visites au service des urgences et les hospitalisations. «Ce que notre étude démontre, c’est qu’il y a de l’espoir. Lorsque les gens arrêtent de consommer, il y a un effet positif sur l’évolution de la maladie.»

Oui, mais…

Amal Abdel-Baki

Crédit : CHUM

Est-ce que toutes les drogues ont la même conséquence? «C’est exactement la question qu’on s’est posée dans notre seconde étude!» Selon la croyance populaire, la consommation de psychostimulants comme les amphétamines, la cocaïne et le crack serait très dangereuse contrairement au cannabis, perçu comme une drogue douce, souligne Mme Abdel-Baki. Les travaux de l’équipe du CRCHUM font voler ce mythe en éclats. Leurs données montrent que les accros des psychostimulants éprouvent davantage de difficultés au début de leur traitement que ceux qui consomment de l’alcool ou du cannabis. Ils fréquentent plus souvent les urgences, ont davantage de symptômes psychotiques et sont beaucoup moins autonomes.

En réponse à cet état, les cliniciens ont régulièrement recours à des moyens pharmacologiques plus puissants afin de favoriser l’assiduité au traitement, signale la chercheuse. «Ils vont par exemple donner des injections d’antipsychotiques à longue action, voire faire appel à la cour pour que le juge oblige les patients à suivre leur traitement.» Autrement dit, on prend des mesures pour s'assurer que les gens sont traités. Et cela semble porter ses fruits. Résultat? Même s’ils vont moins bien que les autres au départ, l’état de santé de ces patients s’améliore entre la première et la deuxième année de suivi.

Par contre, ceux qui consomment du cannabis ne connaissent pas le même sort. Étonnamment, il y a peu de différences durant la première année de suivi entre eux et les patients qui ne consomment aucune substance psychotrope. Mais un écart se crée rapidement. Alors que ceux qui ne consomment plus vont mieux, l’état des consommateurs de cannabis qui persistent se gâte. «C’est le seul groupe chez qui on constate une détérioration! Il ne faudrait donc pas penser que la consommation de cannabis est sans risque», conclut Amal Abdel-Baki.