Procréation assistée : un terrain fertile pour des questions éthiques

  • Forum
  • Le 20 juillet 2017

  • Marilou Garon
Depuis la naissance du premier bébé conçu par fécondation in vitro en 1978, le recours à la procréation médicalement assistée n’a cessé de croître dans les pays occidentaux.

Depuis la naissance du premier bébé conçu par fécondation in vitro en 1978, le recours à la procréation médicalement assistée n’a cessé de croître dans les pays occidentaux.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

À la lumière des récentes recherches en épigénétique, des chercheurs en bioéthique de l’UdeM font ressortir les conflits éthiques qui peuvent survenir dans le contexte de la procréation assistée.

Depuis la naissance du premier bébé conçu par fécondation in vitro en 1978, le recours à la procréation médicalement assistée n’a cessé de croître dans les pays occidentaux. Selon le Registre canadien des techniques de procréation assistée, 7435 grossesses viables auraient été rendues possibles en 2015 grâce à l’assistance médicale à la procréation.

Cependant, des recherches récentes en épigénétique indiquent que les enfants conçus par ces techniques pourraient être plus susceptibles de souffrir de certaines maladies.

C’est ce dont discutent Marie-Christine Roy, Charles Dupras et Vardit Ravitsky, de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, dans un numéro spécial du Journal of Developmental Origins of Health and Disease consacré aux risques épigénétiques possibles de la procréation assistée.

Si la génétique étudie les gènes et l’hérédité, l’épigénétique se définit comme l’étude des changements biochimiques qui modifient l’expression des gènes à long terme sans toutefois entraîner de mutations dans la séquence d’ADN. Malgré les incertitudes quant à leur effet potentiellement négatif sur les humains, les techniques de procréation assistée pourraient altérer la reprogrammation épigénétique des embryons et causer diverses malformations.

«Les premières études à s’intéresser aux répercussions épigénétiques de la procréation assistée datent d’il y a environ 15 ans, souligne Marie-Christine Roy. Le champ de l’épigénétique est lui-même en plein essor.»

Sans vouloir offrir des réponses simples à des problèmes complexes, les chercheurs souhaitent que leur article serve à alimenter la réflexion sur les questions éthiques qu’aborde l'épigénétique et y sensibiliser les parents et les cliniciens.

Le respect de l'autonomie

Marie-Christine Roy et Charles Dupras

Crédit : Amélie Philibert

Si la procréation assistée est propice aux interrogations éthiques, c'est qu’elle peut obliger les professionnels de la santé à faire un choix entre deux obligations morales apparentes: respecter l’autonomie des parents de choisir l’assistance médicale à la procréation d’une part et, d’autre part, la refuser dans le but de protéger l’enfant à naître.

Mme Roy rappelle que la première de ces obligations, le respect de l’autonomie, est un principe moral fondamental en bioéthique. «Depuis ses débuts, la discipline s’efforce de démontrer le caractère incontournable de l’autonomie du patient. Dans le cas de la procréation médicalement assistée, les parents devraient pouvoir choisir de se reproduire ou non, ainsi que la manière dont ils veulent le faire.»

Les chercheurs prennent toutefois soin de préciser un élément fondamental lié à ce principe: les décisions ne peuvent être prises de manière autonome que si elles sont prises de façon éclairée. D’où l'importance pour les professionnels de la santé de communiquer aux parents les risques épigénétiques potentiels.

«Historiquement, il y a dans ce domaine peu de discussions avec les parents sur les risques, explique Vardit Ravitsky. Dès qu’ils arrivent en clinique de fertilité, le but est la grossesse et tout dialogue va dans ce sens, mais dans notre article, nous demandons aux associations professionnelles et aux cliniciens de considérer les études de l’épigénétique et d’intégrer les résultats probants de la recherche dans le processus de consentement.»

«D’abord, ne pas nuire»

Vardit Ravitsky

Crédit : ESPUM

Le deuxième principe éthique auquel les professionnels de la santé sont confrontés est celui de protéger l'enfant à naître, ce que les bioéthiciens nomment le «principe de non-malfaisance». Dans le cas précis de la procréation assistée, ce principe exige du personnel médical qu'il fasse tout en son pouvoir pour protéger les futurs enfants d’un risque épigénétique.

Et pourtant, ce principe est peu utilisé pour justifier le refus de traitements de procréation assistée. «Dans le domaine de l’adoption, on invoque le principe de non-malfaisance pour ne pas accepter certaines candidatures de parents. Tandis qu’en procréation assistée nous n’avons pas eu cette tendance à refuser des traitements sur la base de la non-malfaisance», remarque Mme Ravitsky.

D'après les chercheurs, une nuance serait à apporter selon le moment où sont pratiquées les techniques d’intervention. Certaines méthodes de procréation assistée, comme la conservation des embryons par congélation, sont utilisées une fois la conception achevée. Puisque ces interventions préservent une identité existante, Marie-Christine Roy, Charles Dupras et Vardit Ravitsky sont d’avis que les professionnels de la santé ont alors l’obligation morale de minimiser les risques épigénétiques pour l’enfant à naître.

«À partir du moment où l’embryon est formé, ce dernier possède une identité génétique fixée, même si ce n’est pas une personne qui a des droits juridiques. On peut donc argumenter qu’on est éthiquement obligés de manipuler cet embryon de façon la moins risquée pour son avenir», dit Mme Ravitsky.

Les ordres professionnels doivent jouer leur rôle

«Un professionnel de la santé peut rejeter la demande de traitements de procréation assistée s’il existe des lignes de conduite des associations professionnelles en la matière; ces guides permettent d’éviter les décisions arbitraires», note Charles Dupras. Or, il n’existe pas au Québec de telles lignes directrices. Les praticiens sont en quelque sorte laissés à eux-mêmes.

M. Dupras fait toutefois observer qu’il ne s’agit pas ici de causer de l’anxiété chez les hommes et les femmes dont la seule option pour devenir parents est l’assistance médicale à la procréation! «Nous voulons plutôt encourager la discussion au sujet des effets épigénétiques potentiels de la procréation assistée, et la transparence dans la diffusion des connaissances émergentes, mentionne-t-il. Les ordres professionnels devraient se pencher sur les risques devant être communiqués, ainsi que sur la manière de les communiquer, tout en prenant garde de ne pas tomber dans le paternalisme. Au final, les personnes les mieux placées pour évaluer l’acceptabilité des risques sont sans doute les parents. Pour cette raison, les risques significatifs devraient être annoncés.»