Raconte-moi une histoire en cinémascope!

  • Forum
  • Le 31 juillet 2017

  • Dominique Nancy
«Les études cinématographiques ont gagné du terrain dans les universités et sont devenues un champ légitime. Elles ont même parfois valeur d’exemple pour les disciplines traditionnelles», estime le professeur André Gaudreault.

«Les études cinématographiques ont gagné du terrain dans les universités et sont devenues un champ légitime. Elles ont même parfois valeur d’exemple pour les disciplines traditionnelles», estime le professeur André Gaudreault.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Une troisième édition actualisée du «Récit cinématographique» voit le jour.

Du cinéma des premiers temps aux séries de Netflix en passant par les classiques cinématographiques et les séries américaines, les exemples foisonnent dans cet ouvrage écrit par deux pionniers de la narratologie, André Gaudreault et François Jost.

«L’idée de se servir du film avant tout pour raconter des histoires est née en même temps que le cinématographe. Certains des inventeurs à l’origine du cinéma en avaient même, semble-t-il, consciemment le projet, ainsi qu’en témoigne un brevet de 1894 concernant un appareil conçu pour “raconter des histoires en projetant des images animées”», dit André Gaudreault, qui vient de publier chez Armand Colin la troisième édition, revue et actualisée, de son ouvrage Le récit cinématographique.

Dans ce classique de la narratologie du cinéma, le professeur du Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal explique les concepts et les mécanismes du récit: la narration, l’espace, la temporalité et le point de vue. Le résultat, qui peut sembler aride à première vue, est à la fois instructif et passionnant parce que, au lieu de s’en tenir aux concepts, le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études cinématographiques et médiatiques analyse des séquences de films et de séries télévisées afin d’illustrer ses propos. La nouvelle édition lui donne aussi l’occasion de mettre à jour les références au septième art et d’étendre l’étude du récit aux fictions télévisuelles contemporaines.

Qu’est-ce que la narratologie? «C’est le nom qu’on donne à la discipline qui a pour objet l’étude scientifique des structures du récit, répond André Gaudreault, qui a écrit l’ouvrage conjointement avec François Jost, professeur à l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3. La narratologie est née dans les années 70 dans le champ littéraire en ignorant superbement tout autre mode narratif que le roman: le cinéma, bien sûr, mais aussi, plus généralement, tout ce qui ne s’apparentait pas à la fiction. C’est dans ce contexte que nous avons rédigé Le récit cinématographique

Ironie du temps? C’est dans le domaine de l’étude du cinéma que la narratologie a fait ses premières avancées significatives, rappellent les auteurs. «À l’époque, peut-on lire, le mot narratologie n’existait pas. Il a été proposé pour la première fois par Tzvetan Todorov en 1969.»

Du cinéma des premiers temps aux séries de Netflix en passant par les classiques cinématographiques et les séries américaines telles que Friends et Breaking Bad, les exemples foisonnent et permettent de constater combien «les notions d’énonciation, d’espace filmique, de temporalité narrative ou encore de focalisation interne peuvent circuler entre les formes expressives sans rien perdre de leur pouvoir d’envoûtement», comme le souligne lui-même André Gaudreault.

L’essai est un incontournable, selon le directeur de la Cinémathèque québécoise, Marcel Jean. Celui-ci fait valoir en quatrième de couverture «la clarté et la concision» de cet ouvrage de synthèse, qui répond à un besoin marquant dans les écrits sur la narratologie. «Voilà un essai auquel on reviendra souvent», déclare-t-il. «Lorsque nous avons rédigé la première édition, parue en 1990, nous voulions combler un vide et fournir les outils nécessaires à l’analyse du film, comme Gérard Genette avait su le faire pour la littérature, en 1972, avec son livre fondateur Figures III, mentionne André Gaudreault. À l’époque, la théorie du récit cinématographique était encore en plein développement. Depuis, les études cinématographiques ont gagné du terrain dans les universités et sont devenues un champ légitime. Elles ont même parfois valeur d’exemple pour les disciplines traditionnelles.»

Le récit cinématographique qui voit le jour 27 ans après sa première parution est destiné aux étudiants et aux enseignants en cinéma et en communication, ainsi qu’à tous ceux qui veulent comprendre les concepts et les mécanismes du récit.

L’interdisciplinarité

Spécialiste des techniques de montage et de trucage chez les premiers cinéastes, André Gaudreault, qui enseigne à l’UdeM depuis 1991, est considéré comme un pionnier de la narratologie du cinéma. Depuis son doctorat en études théâtrales et cinématographiques à la Sorbonne Nouvelle au début des années 80, il s’intéresse aux «images en mouvement» pour tenter d’approfondir la compréhension des liens unissant la technique et l’esthétique dans ce qui était alors un nouvel art. Il développe dans sa thèse des concepts clés qui font école aujourd’hui. Son étude qui fait l’objet d’une publication en 1988 est préfacée par nul autre que Paul Ricœur et traduit en plusieurs langues.

Marqués par l’interdisciplinarité bien avant que le mot devienne à la mode, son enseignement et ses travaux s’appuient sur la conviction que le film est un objet narratif plus dense que l’écrit et la scène, car il fusionne deux modes fondamentaux de la communication narrative: la monstration (théâtre) et la narration (littérature). Pour André Gaudreault, cela correspond aux étapes du tournage et du montage. De nos jours, la multiplication des chaînes télévisées et des plateformes de diffusion fait en sorte que beaucoup de spectateurs regardent les productions, films et séries, sur divers supports audiovisuels: téléviseur, ordinateur, téléphone intelligent, tablette… Bref, tout est encore plus complexe à analyser.

«Il est essentiel pour appréhender un média de bien connaître sa dimension intermédiale, soit sa relation avec les autres médias. C’est très important si l’on veut mieux cerner les effets du numérique ainsi que la convergence des écrans et des plateformes. Cela est en train de transformer radicalement tout le contexte de la production et de la distribution du contenu cinématographique», signale M. Gaudreault. Depuis 2015, il est directeur de la section canadienne du partenariat international de recherche Technès, dont l’objectif principal est justement de comprendre les mutations technologiques et leurs interactions manifestes avec les théories, les esthétiques et les pratiques du cinéma.

Dans Le récit cinématographique, les professeurs Gaudreault et Jost se questionnent sur la pertinence de conserver le qualificatif «télévisées» associé aux séries. Pour eux, les séries ne sont pas des sous-produits du cinéma. «Nous affirmons le contraire, lance André Gaudreault. L’expression “récit cinématographique” peut faire référence à la fois aux films et aux séries. D’ailleurs, si les récits audiovisuels diffèrent les uns des autres selon qu’ils sont conçus pour le cinéma ou pour ces autres formes de déclinaisons de l’image en mouvement que sont le jeu vidéo, la websérie ou la série télévisée, on peut les analyser en ayant recours aux mêmes concepts: dès lors qu’il s’agit d’images et de sons, il y a des instances qui racontent, il y a de l’espace, il y a du temps, il y a des points de vue, etc.»

À son avis, des modifications sont nécessaires pour adapter les concepts, notions et autres outils théoriques à chacun de ces nouveaux objets d’étude, mais la narratologie s’avère indispensable pour conduire des analyses rigoureuses. «C’est un point de départ obligé!» conclut André Gaudreault.