Benjamin Gagnon-Chainey ou l’art de changer la médecine par la littérature

Benjamin Gagnon-Chainey

Benjamin Gagnon-Chainey

Crédit : Alborz Arzpeyma

En 5 secondes

Le nouveau doctorant analysera l’évolution de la relation médecin-patient dans l’accompagnement des mourants en comparant des œuvres littéraires sur le sida et sur des maladies d’autres époques.

Se pourrait-il que des œuvres littéraires aient contribué à transformer la pratique médicale dans l’accompagnement des personnes mourantes? C’est l’hypothèse qu’explorera Benjamin Gagnon-Chainey – un étudiant exceptionnel au parcours unique! – dans des études doctorales qu’il entreprend au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal.

Exceptionnel, car la qualité de son projet de recherche lui a valu non pas une, mais deux bourses prestigieuses: celle de la Fondation Pierre Elliott Trudeau et une bourse Vanier!

En fait, ce physiothérapeute clinicien diplômé de l’UdeM et travaillant au sein de l’équipe de neurologie de l’Hôpital de réadaptation Villa Medica vient tout juste de terminer une maîtrise en littératures de langue française. Et déjà le sujet de son doctorat soulève l’enthousiasme.

Dans son projet intitulé «Le soignant et le mourant: analyse comparative de deux fins de siècle littéraires», Benjamin Gagnon-Chainey comparera l’œuvre de l’écrivain français séropositif Hervé Guibert, mort en 1991, au plus fort de la pandémie de sida, avec des écrits d’auteurs phares de la littérature d’inspiration médicale de la fin du 19e siècle – dont Maupassant, Freud et Zola –, également imprégnée du thème de la contamination.

«Ma recherche sera centrée sur les figures de soignants et de patients, dans l’espoir de réfléchir sur l’évolution de l’empathie et de la relation de soins, en comparant les réalités du sida avec celles d’autres maladies et d’autres époques, ce qui est novateur en critique littéraire», explique M. Gagnon-Chainey.

Les œuvres médicolittéraires d’hier… toujours d’actualité!

En quoi la comparaison de deux époques littéraires passées peut-elle être pertinente pour cerner – voire influencer! – une pratique médicale qui est aujourd’hui au cœur de l’actualité?

En fait, les œuvres qu’analysera Benjamin Gagnon-Chainey ont en commun de parler à la fois des soignants et des patients, tandis que leurs contextes littéraire, social et médical affichent des ressemblances et des ruptures. Ces contextes, il les scrutera à travers trois questions: comment Hervé Guibert a-t-il contribué à changer la figure du médecin, là où la littérature de la fin du 19e siècle se butait à la toute-puissance scientifique de celui-ci? En quoi l’écrivain a-t-il concouru à donner corps à l’empathie, qui émergeait difficilement à la fin du 19e siècle? Comment ces considérations «médicolittéraires» participent-elles aujourd’hui à façonner l’accompagnement du mourant, où sont nivelés les échelons de la hiérarchie dans la relation de soins et que se profilent le concept de «patient partenaire» et les législations occidentales sur l’aide médicale à mourir?

«Mon hypothèse est que Guibert a permis de révéler un paradoxe qui peinait à voir le jour à la fin du 19e siècle, soit la souffrance du médecin face à celle de son patient, avance le doctorant. Cette fissure douloureuse dans l’insensibilité apparente du médecin allait, avec Guibert et plus largement avec la “littérature du sida”, permettre au concept d’empathie, qui était parfois refoulé au 20e siècle, de s’incarner.»

Ultimement, ce projet de doctorat «au confluent des lettres et de la médecine permettra aux littéraires et aux professionnels de la santé de repenser les rôles du soignant et du patient dans la relation de soins, en plus d’investir les débats interdisciplinaires contemporains sur l’accompagnement du mourant», précise celui qui espère établir un dialogue entre le monde médical et celui de la littérature.

L’étudiant a souhaité mener à terme ce projet hybride et vaste sous la codirection du médecin et professeur de lettres Gérard Danou, de l’Université Paris Diderot, ainsi que de l'écrivaine et professeure Catherine Mavrikakis, du Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal.

Catherine Mavrikakis salue d’ailleurs la pertinence, l’originalité et l’interdisciplinarité de l’approche de Benjamin Gagnon-Chainey. «Ces travaux me semblent très importants, tant pour les études sur Hervé Guibert que pour les recherches sur la place de l’autorité médicale à l’heure actuelle, alors que le médecin est appelé à aider le patient à mourir, dans une perspective éthique et en dialogue avec les théories du care, qui s’intéressent d’un point de vue philosophique à l’attention que les individus et les sociétés portent à autrui.»

Un étudiant atypique au parcours unique

Très jeune, Benjamin Gagnon-Chainey pratique le plongeon et compétitionne à l’échelle nationale.

Cette sensibilité de l’étudiant quant à la relation entre soignant et patient en fin de vie résulte d’un parcours impressionnant et hors du commun.

Très jeune, Benjamin Gagnon-Chainey pratique le plongeon et compétitionne à l’échelle nationale, puis il devient plongeur de haut-vol à La Ronde, du parc Jean-Drapeau.

Il décide plus tard de faire des études de physiothérapie à l’École de réadaptation de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Parallèlement, il devient entraîneur-chef du Club de plongeon Agami, de Brossard, où il accompagne des juniors à l’échelon national. Les résultats de ses plongeurs lui valent en 2003 une nomination pour le prix d’entraîneur par excellence en développement d’athlètes de la Fédération du plongeon amateur du Québec.

Après l’obtention de son baccalauréat en 2004, il amorce une carrière de physiothérapeute aux soins intensifs et de courte durée à l’Hôtel-Dieu du CHUM, au sein d’une multitude de programmes (cardiologie, pneumologie, orthopédie et neurologie). Quatre ans plus tard, il se spécialise en neurologie à l’Hôpital de réadaptation Villa Medica.

Dans ce contexte clinique à la fois stimulant et complexe, Benjamin Gagnon-Chainey ressent le besoin pressant d’assouvir sa passion pour les arts et les lettres: tout en continuant son travail, il s'inscrit au baccalauréat en littératures de langue française à l’UdeM et poursuit ses études à la maîtrise en recherche-création sur les tensions entre médecine et littérature, sous la direction de Catherine Mavrikakis.

Quand la littérature s’impose…

«La littérature s’est présentée à moi lorsque j’étais jeune adulte, après mes études de physiothérapie et même après avoir entamé ma pratique clinique, relate M. Gagnon-Chainey. Elle s’est imposée à moi dans une période très difficile et sombre où j’essayais de surmonter plusieurs problèmes profonds dans ma vie: elle m’a proposé un dialogue pour atténuer les tensions entre les langages – les miens et aussi ceux des autres. Elle m’a réconcilié avec un monde – à la fois beau et laid – qui n’a pas de solution.»

Où a-t-il trouvé le temps de s’intéresser à la littérature, lui qui avait déjà beaucoup de lectures à faire quand il était à la Faculté de médecine?

«On dit souvent qu’on n’a pas le temps pour la littérature, que ce n’est pas assez concret… C’est faire fi du temps que la littérature peut, justement, nous procurer et de l’énergie concrète et véritable qu’elle peut nous insuffler», répond-il.

Et pourquoi avoir choisi le thème du sida? «Le sida est toujours d’actualité et, dans le contexte de ma recherche, il m’aide à comprendre l’importance des luttes contre la maladie, l’exclusion, le racisme, le sexisme et l’homophobie, mentionne Benjamin Gagnon-Chainey. Le sida est la preuve que la culture, les arts et les lettres, ainsi que l’appréhension de la souffrance, du deuil et de la mort sont intimement et profondément liés: il ouvre l’esprit à des enjeux humains primordiaux et tisse des liens essentiels entre les individus et les langages, et il force à l’essentielle prise de parole de la vie sur la mort.»