Des chercheurs dévoilent le secret d’une bible de grande valeur

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  • Le 24 août 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Ex-libris du bibliophile montréalais John Fleming

Ex-libris du bibliophile montréalais John Fleming

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

Des chercheurs lèvent le voile sur une bible très rare léguée à l’UdeM il y a plus d’un siècle par le juge Louis-François-George Baby.

Le chercheur indépendant Pierre Boileau a contribué à établir l’identité du donateur d’une bible se trouvant dans les collections de la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales de l’Université de Montréal. Publiée en 1583 par le célèbre imprimeur anversois Christophe Plantin, cette édition de la Biblia sacra a été saluée comme l’une des plus belles réalisations de ses presses. «Il s’agit d’une édition rare et notre exemplaire est dans sa luxueuse reliure d’origine estampée aux tranches ciselées», commente le bibliothécaire Normand Trudel, qui a passé plusieurs mois à retracer le parcours de cette pièce maîtresse des collections de l’UdeM.

L’ouvrage grand format, richement illustré de gravures, faisait partie de la collection léguée à l’Université de Montréal par le juge Louis-François-George Baby (1832-1906), mais il ne lui avait pas été attribué dans le catalogue de la collection, pourtant exhaustif. «J’ai trouvé la mention d’une bible antique dans le testament notarié du juge. Le testament disait que ce livre était dans son salon. Ce qui m’a intrigué, c’est qu'elle était absente du répertoire», relate M. Boileau, qui consacre ses recherches au peintre québécois d’origine allemande William von Moll Berczy (1744-1813). C’est dans un petit tiroir de fiches manuscrites provenant de la bibliothèque Saint-Sulpice, où reposaient les collections de l’UdeM avant leur déménagement sur le campus, que dormait une description sommaire de l’ouvrage.

Le bibliothécaire Éric Bouchard a repéré la pièce en cause dans le catalogue des bibliothèques de l’UdeM avant d’aller dans la chambre forte et d’en rapporter, dans un coffret récent, le volume datant de près de quatre siècles et demi. MM. Boileau et Trudel ont d’abord été impressionnés par la luxueuse reliure habillant ce livre et par la qualité de l’impression. En effet, l’édition de la Biblia sacra (Bible sacrée) a requis de l’éditeur d’Anvers plusieurs années de travail, selon des chercheurs de l’Université méthodiste du Sud, au Texas. «Aucune dépense n'a été épargnée dans la production de la Bible 1583 de Plantin, écrivent-ils. Elle dispose de neuf plaques gravées pleine page, trois cartes de deux pages chacune, deux diagrammes sur double page et quatre-vingt-deux illustrations plus petites en une seule colonne.»

L’aventure d’un livre

Manifestement, le juge Baby avait un attachement particulier pour ce document, puisqu’il prendra le soin de préciser ses dernières volontés à son sujet dans son testament: «L’antique Bible dans le salon je donne à l’Université Laval de Montréal.» Mais comment a-t-il acquis cette pièce alors que l’essentiel de sa collection était constitué de canadiana (œuvres canadiennes)?

«Pour essayer de comprendre comment Louis-François-George Baby a pu mettre la main sur cet ouvrage, nous avons examiné deux signatures manuscrites figurant en page titre de la Bible sacrée», explique Normand Trudel, le limier dans cette affaire. La première a permis de confirmer que le livre a d’abord appartenu à un collège jésuite de Pologne à la fin du 16e siècle. Fait intéressant, ce collège a été pillé par les Suédois vers 1635 et sa bibliothèque a été ramenée en Suède comme butin de guerre; elle se trouve toujours à l’Université d’Uppsala. «Pourquoi notre bible a-t-elle échappé au pillage? Nous ne le savons pas, mais elle a éventuellement débarqué au Nouveau Monde», dit le bibliothécaire.

De Fleming à Baby

C’est la deuxième signature qui a permis de faire un lien avec Louis-François-George Baby, soit celle du bibliophile montréalais John Fleming (1786-1832). Bien que l’homme n’ait pas côtoyé le juge, puisqu’il est mort du choléra l’année de la naissance de ce dernier, il possédait effectivement un exemplaire de l’édition de 1583 de la bible de Christophe Plantin. Il s’agissait alors du seul exemplaire connu au Canada. La vente aux enchères de 1833 semble cependant avoir été annulée, car elle est reprise intégralement en 1843 et c’est alors que l’ouvrage a probablement été vendu. Qui en a fait l’acquisition? «Nous aimerions le savoir, car c’est sans doute cette personne qui est l’intermédiaire avec Baby», indique M. Boileau.

Il pourrait toutefois être possible de le savoir. En 1872, l’encanteur qui avait procédé à la vente des livres de John Fleming a publié un catalogue dans lequel figure la mention d’un exemplaire annoté – avec indication du nom des acheteurs – de l’ancien catalogue de 1843! Ce document existe-t-il toujours? «Pour le moment, nos recherches n’ont pas permis de le retrouver», écrit le chercheur dans un document intitulé «La bible de John Fleming et George Baby».

«Grâce à M. Boileau, nous savons maintenant que cette superbe bible appartenait en fait au juge Baby. Il nous reste encore plusieurs mystères à résoudre, mais c’est toujours excitant de découvrir des ouvrages comme celui-ci qui possède une histoire si intéressante», souligne Normand Trudel. Selon lui, d’innombrables trésors cachés de ce genre attendent d’être mis au jour dans les collections de la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales.

  • Un Christ en croix avec motifs finement ciselés apparaît sur les tranches dorées du livre.

    Crédit : Amélie Philibert
  • La «Biblia sacra» est revêtue d’une luxueuse reliure d’origine estampée de motifs religieux.

    Crédit : Amélie Philibert
  • Crédit : Amélie Philibert
  • Pierre Boileau, chercheur indépendant

    Crédit : Amélie Philibert
  • Normand Trudel, bibliothécaire patrimonial

    Crédit : Amélie Philibert