Intimidation dans les écoles secondaires: agir sur les témoins pour atténuer le phénomène

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  • Le 28 août 2017

  • Martin LaSalle
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Agir auprès des adolescents qui encouragent «passivement» les intimidateurs pourrait permettre d’atténuer le phénomène de l’intimidation dans les écoles secondaires, selon une chercheuse de l’UdeM.

Les directions des écoles secondaires gagneraient à inclure, dans leur plan de lutte contre l’intimidation, des actions visant à encadrer les adolescents qui, par leurs agissements, légitiment les comportements des intimidateurs afin d’atténuer ce phénomène dont est victime plus d’un élève canadien sur trois.

Car, en plus de ceux qui la commettent ou la subissent, l’intimidation implique des acteurs qui encouragent plus ou moins activement les actes dégradants commis par leurs pairs.

C’est ce que met en lumière la doctorante Caroline Levasseur dans une étude qu’elle a menée sous la direction de la professeure Nadia Desbiens, du Département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Université de Montréal.

Dans son mémoire de maîtrise, Mme Levasseur s’était intéressée aux écrits des grands théoriciens de l’apprentissage relatifs à la morale pour déterminer les processus menant à la capacité à distinguer le bien du mal en situation d’intimidation par les pairs au secondaire.

Or, ces théories avancent des explications différentes et, dans son doctorat, elle veut contribuer à enrichir la littérature en cherchant à «savoir ce qui incite un adolescent à considérer l’intimidation comme acceptable, bien qu’il sache depuis l’école primaire que c’est répréhensible», explique la diplômée.

Plus de 600 élèves interviewés

Pour ce faire, Caroline Levasseur a conjugué deux cadres théoriques qui permettent de dégager la perception des participants quant au rôle des jeunes impliqués dans des actes d’intimidation, qu’ils soient complices des intimidateurs, témoins passifs ou encore défenseurs de la personne intimidée.

Par l’entremise d’un premier questionnaire soumis à 626 élèves de deux écoles secondaires francophones de la banlieue de Montréal, elle a d’abord mesuré le degré de désengagement moral des jeunes, c’est-à-dire leur capacité à excuser ou à justifier un comportement condamnable, tandis qu’un deuxième questionnaire présentant des scénarios hypothétiques d’intimidation servait à juger de l’importance qu’ils accordent au respect des règles sociales, dont les obligations morales, les conventions du groupe de pairs et de l’école et les préférences personnelles. Dans le premier scénario, un adolescent profitait d’un cours de français où il était question d’un ogre pour se moquer d’un autre élève souffrant d’embonpoint. Dans le second, une élève assise à la cafétéria se faisait menacer par un groupe d’adolescentes afin qu’elle leur cède sa place.

Puis, par le biais d’un troisième questionnaire, les participants devaient dire quel rôle était joué par les élèves de leur classe lors d’incidents d’intimidation.

Les témoins d’incidents: clé de voûte?

Globalement, un élève interviewé sur cinq (131 ou 21 % de l’ensemble du groupe) a été reconnu par ses pairs comme jouant un rôle particulier dans les incidents d’intimidation survenus à l’école:

  • 7 % (48) étaient perçus comme défenseurs – essentiellement des filles;
  • 7 % (45) étaient vus comme témoins plus ou moins actifs des actes d’intimidation;
  • 3 % (19) étaient considérés comme initiateurs d’actes d’intimidation;
  • 3 % (19) étaient qualifiés de témoins complices de l’intimidateur;
  • 5 % (31) étaient désignés comme les victimes (des garçons dans 70 % des cas).

«Tel que nous nous y attendions, les intimidateurs et leurs complices sont ceux qui affichent un degré plus élevé de désengagement moral, mais les témoins passifs montrent aussi un niveau de désengagement moral plus grand que les défenseurs, indique Caroline Levasseur. Plus particulièrement, les témoins passifs ont souvent plus de difficulté que les défenseurs à invoquer les obligations morales qui prohibent l’intimidation, et les témoins complices ont davantage tendance à légitimer les conduites d’intimidation hypothétiques au moyen de justifications traditionnelles, comme les normes de leur groupe.»

Toutefois, les résultats qui ont trait aux conventions sociales font ressortir que le contexte social importe tout autant que les motivations personnelles, tant chez les intimidateurs que parmi leurs complices actifs ou passifs. En parallèle, les défenseurs des victimes sont davantage motivés par des règles morales en raison des conséquences des actes d’intimidation sur ceux qui les subissent.

«Les questionnaires révèlent que même si les adolescents portent en eux des valeurs, c’est surtout le contexte social qui leur permet – ou pas – de les mettre en pratique», précise Mme Levasseur.

Savoir parler aux jeunes au lieu de leur faire la morale

La chercheuse est d’avis que, dans les interventions auprès des adolescents pour prévenir ou pour empêcher des actes d’intimidation, il ne faudrait pas mettre l’accent sur l’aspect immoral de l’intimidation.

«Depuis 2012, les écoles ont l’obligation d’avoir un plan de lutte contre l’intimidation et la violence à l’école, et les jeunes savent déjà très bien ce qu’est l’intimidation et ils en connaissent les effets néfastes, insiste Caroline Levasseur. Mais il faut poser des gestes plus ciblés, notamment auprès des témoins passifs, qui sont potentiellement plus faciles à convaincre, puisque leur désengagement moral est moins grand, et aussi auprès des témoins actifs afin de détruire la perception selon laquelle en riant des autres ils rehaussent leur valeur personnelle: il faut choisir de meilleurs arguments pour défaire les mythes qu’ils se sont créés.»

Car, selon elle, les témoins peuvent possiblement devenir des leaders positifs ou, à tout le moins, apprendre qu’il est possible de mettre en pratique leurs valeurs en s’associant avec d’autres jeunes proactifs, en s’éloignant des meneurs négatifs ou en les convainquant d’agir différemment.

Les écoles secondaires devraient aussi miser sur les défenseurs des victimes d’intimidation en valorisant davantage les comportements respectueux.

«Les écoles ont un rôle à jouer et il n’est pas toujours facile pour les directions d’avoir un plan efficace, malgré leur bonne volonté, conclut Caroline Levasseur. Pour instaurer de bonnes pratiques, il faut s’assurer de revoir ces plans afin que les interventions demeurent adaptées aux réalités des adolescents et que les discours les touchent d’une génération à l’autre, car c’est toujours à recommencer: les élèves arrivent et passent!»