Qu’est-ce qui nous motive réellement à appuyer la redistribution de la richesse?

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  • Le 30 août 2017

  • Marilou Garon
Crédit : Thinkstock

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Une étude du chercheur en psychologie Daniel Sznycer démontre que ce n’est pas un idéal de justice qui motive les individus à appuyer la redistribution de la richesse.

Le Canada connaît la plus grande croissance d’inégalités des revenus depuis 20 ans, juste derrière les États-Unis, selon l’OCDE. La question de la redistribution de la richesse demeure donc d’actualité. Les tenants des différentes formes de redistribution évoquent souvent l’argument de la justice pour favoriser l’adhésion à leurs idées. Mais est-ce réellement pour des raisons de justice que les gens approuvent la redistribution de la richesse?

Pas vraiment, répond Daniel Sznycer, professeur au Département de psychologie de l’Université de Montréal.

Le chercheur et ses collègues ont mené une enquête auprès de plus de 6000 personnes des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Inde et d’Israël afin de comprendre les facteurs qui influencent l’appui à la redistribution de la richesse. Publiés dans le Proceedings of the National Academy of Sciences, leurs résultats démontrent que trois autres motivations – et pas les plus nobles! – sont des prédicteurs beaucoup plus fiables: l’envie, l’intérêt personnel et la compassion.

«L’envie suit la vertu comme l’ombre suit le corps»

«Nous avons pourtant donné à la justice sa juste chance! mentionne Daniel Sznycer. Nous avons testé de manière très explicite à quel point l’idéal de justice jouait un rôle dans le soutien aux politiques de redistribution de la richesse, puisque cela n’avait pas été étudié auparavant. Et nos données montrent que, malgré le discours prédominant et en dépit de ce qu’on serait porté à croire, cet idéal n’a pas d’influence réelle.»

À la surprise du chercheur, l’une des motivations qui se dégage de manière probante est… l’envie. «Nos données sont ici très éloquentes: jusqu’à 18 % des participants seraient prêts à ce qu’on impose fortement les riches même s’il en résultait moins d’argent pour les pauvres. Autrement dit, ce n’est pas tant le désir de venir en aide aux moins nantis qui motive que celui de nuire aux plus riches que soi. Ça ne cadre pas très bien avec le discours selon lequel c’est le désir d’équité qui nous anime!»

Charité bien ordonnée commence par soi-même, dit le proverbe. De fait, l’intérêt personnel ressort comme une seconde motivation: les personnes interrogées sont favorables à la redistribution si elles croient pouvoir en tirer profit.

Finalement – fait rassurant –, c’est la compassion, le goût d’aider les individus dans le besoin, qui apparaît comme la troisième motivation chez les participants de l’étude.

Des motivations issues de l’évolution

Daniel Sznycer

Crédit : Florencia Lopez Seal

Afin d’expliquer ce qui nous pousse à encourager des mesures de régulation des écarts, M. Sznycer nous invite à fouiller dans notre lointain passé. «Pour saisir le fonctionnement d’un appareil photo, on peut soit poser des questions à l’ingénieur qui l’a conçu, soit défaire l’appareil et tenter de comprendre par soi-même. Dans le cas du cerveau, il n’y a pas d’ingénieur! Certains indices peuvent cependant nous guider dans notre compréhension, notamment la sélection naturelle, cette force de l’évolution qui rend possibles les organismes complexes. Elle nous permet d’émettre des hypothèses éclairées à propos des fonctions probables et des fruits de la pensée humaine.»

De tout temps, les êtres humains ont dû entretenir des rapports avec d’autres êtres humains qui se trouvaient dans une position plus favorable ou plus vulnérable. Selon le point de vue évolutionniste, des mécanismes psychologiques pour gérer ces interactions sociales avec des mieux nantis et des moins nantis que soi se seraient développés au fil du temps. «Si ces systèmes de traitement de l’information existent chez l’humain, c’est sans doute parce que, au bout du compte, ils étaient utiles pour la survie et la reproduction de l’espèce», précise le chercheur.

La compassion tout comme l’intérêt personnel auraient donc des racines très profondes chez l’être humain. «Nos ancêtres ont évolué dans un monde sans assurances, en proie aux maladies et aux imprévus. Les humains ont compris que, en période de manque, aider celui qui possédait moins que soi était une façon peu coûteuse de s’assurer que ce dernier pourrait un jour nous aider si nous étions dans un état de privation. Ainsi, lorsque nous voyons un individu dans le besoin, nous ressentons le désir spontané de l’aider, orchestré par l’émotion qu’est la compassion.»

S’il est aisé de comprendre pourquoi la sélection naturelle aurait favorisé les individus soucieux de leur intérêt personnel, il en est autrement de la dimension de l’envie. Comment pouvait-elle accroître les chances de survie de nos ancêtres?

«La plupart du temps, l’envie – et la rancune qu’elle engendre – diminue notre bien-être et celui de la personne enviée, indique M. Sznycer. Mais la sélection naturelle ne concerne pas que la survie; elle touche également la supériorité en matière de reproduction. Lorsque votre rival vous dépasse, votre position s’en trouve amoindrie. Certaines personnes vont donc porter atteinte aux avantages de leurs rivaux, même si cela nuit à d’autres ou à elles-mêmes. L’envie est peut-être destructrice sur le plan social, mais, dans un monde ancestral compétitif où le gain de l’un était forcément la perte de l’autre, elle pouvait s’avérer fort utile.»

Mieux comprendre nos motivations pour mieux évaluer nos politiques

Les résultats de cette recherche permettent de brosser un tableau plus réaliste des motivations des individus à l’origine des politiques publiques. «Comment peut-on mesurer l’efficacité d’une mesure si nous partons avec une idée biaisée de nos motivations de départ?» demande M. Sznycer.

Cette étude fait également ressortir le conflit de valeurs que représentent les questions de redistribution de la richesse et, par le fait même, la difficulté d’optimiser des politiques de redistribution pour l’ensemble de la société. «Nous avons voulu mettre en lumière la complexité de la situation. Puisque la redistribution est motivée par des forces très différentes qui s’opposent les unes aux autres, on ne peut pas évaluer l’efficacité des politiques de manière unidimensionnelle.»

Le sujet de la redistribution de la richesse intéresse le chercheur argentin depuis plusieurs années. «Le taux d’imposition marginal, les divers types d’impôts ou encore la manière dont les programmes de transferts économiques percolent, ce sont des notions qui échappent aux personnes sans formation économique, c’est-à-dire la plupart d’entre nous! Et pourtant, nous avons des opinions très marquées quant à ce qui est juste en matière de redistribution. Ces opinions sont reprises par les partis politiques qui en font des facteurs de différenciation.»