Les personnes âgées peuvent améliorer leurs capacités multitâches

  • Forum
  • Le 22 septembre 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
«Même les gens âgés qui réussissent les tâches avec plus de difficulté à priori peuvent acquérir des compétences étonnantes après seulement quelques séances d’entraînement» (Bianca Bier).

«Même les gens âgés qui réussissent les tâches avec plus de difficulté à priori peuvent acquérir des compétences étonnantes après seulement quelques séances d’entraînement» (Bianca Bier).

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Bianca Bier estime que les personnes âgées ne sont pas moins compétentes que les jeunes dans le multitâche; elles sont simplement moins entraînées.

Vous conduisez votre auto en discutant avec le passager et jetez un coup d’œil dans le rétroviseur pour surveiller les enfants, ce qui ne vous empêche pas de ralentir au feu de circulation ou de freiner brusquement si un vélo surgit. Vous effectuez plusieurs tâches en même temps; vous êtes donc «multitâche», un terme emprunté au monde informatique (mode de fonctionnement de l’ordinateur, qui peut exécuter plusieurs tâches simultanément) et qui s’applique désormais à l’être humain.

«Nous passons beaucoup de temps en mode multitâche; c’est exigeant pour le cerveau, et il faut bien le dire de plus en plus difficile en vieillissant», mentionne Bianca Bier, qui mène depuis six ans des études sur ce phénomène au Centre de recherche de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal. Les chercheurs utilisent le terme «contrôle attentionnel» pour le décrire.

Dans le cadre de son doctorat au Département de psychologie de l’Université de Montréal, elle a placé une cinquantaine de personnes âgées dans diverses situations mettant à l’épreuve leur capacité à faire deux choses à la fois. Elle les a coiffées d'un casque de réalité virtuelle, les a évaluées dans un appareil d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle et les a observées pendant des heures alors qu’elles relevaient des défis devant des écrans d’ordinateur. Elle a pu noter les différences avant et après leur avoir fait suivre des séances d’entraînement sur mesure.

Résultat, les personnes de 65 ans et plus se débrouillent moins bien que les jeunes dans les activités qui impliquent le contrôle attentionnel. Ça, on s’y attendait un peu. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’elles peuvent s’entraîner aux tâches multiples et retrouver très rapidement des habiletés qu’elles croyaient perdues.

Le contrôle attentionnel, ça se développe

«Même les gens âgés qui réussissent les tâches avec plus de difficulté à priori peuvent acquérir des compétences étonnantes après seulement quelques séances d’entraînement. C’est la grande surprise à laquelle mes travaux ont donné lieu», indique Mme Bier, qui a récemment soumis sa thèse constituée de cinq articles scientifiques.

Dès 2010, Bianca Bier et sa directrice de thèse, Sylvie Belleville, professeure au Département de psychologie de l’UdeM, ont voulu savoir si les personnes âgées pouvaient améliorer leur contrôle attentionnel. Il leur a fallu imaginer une expérience où les sujets seraient testés avant, pendant et après une série de séances d’entraînement au contrôle attentionnel. Dans le premier type d’entraînement, on leur demandait de varier le niveau d’attention à porter à l’une ou l’autre des tâches, par exemple de concentrer 80 % de leur attention sur une tâche et 20 % sur une autre; dans le second type d’entraînement, ils devaient accorder autant d’attention aux deux tâches (50 %); enfin, dans la troisième situation, on leur faisait exécuter les tâches l'une après l'autre, sans les combiner.

Les chercheuses se sont donc intéressées aux effets de ces types d’entraînement sur la capacité des personnes âgées à faire face à différentes situations où leur attention devait être dirigée sur plusieurs tâches simultanées. C’est un scénario de réalité virtuelle qui a été retenu. Durant la «promenade en voiture virtuelle», le sujet devait indiquer au conducteur le chemin à suivre tout en replaçant une série de mots simples («chat», «bateau», «table», «lapin») en ordre alphabétique.

Les résultats ont montré que les sujets âgés qui s’entraînaient à varier le niveau d’attention portée à deux tâches obtenaient de meilleurs résultats lors de la promenade en voiture virtuelle que les autres. «Et ce, après quatre séances d’entraînement cognitif», précise Bianca Bier.

Pour elle, c’est la preuve que le cerveau demeure adapté aux exigences d’une société aux mille écrans, où l’attention est sollicitée de toutes parts et à tout moment. Le problème, c’est que les aînés se sentent souvent incompétents et se disqualifient eux-mêmes. «Il me semble que nous pouvons tirer des enseignements très utiles de ces observations. Si les personnes âgées veulent améliorer leur contrôle attentionnel, elles peuvent y parvenir à condition de se préparer adéquatement. Nous démontrons que divers types d’entraînement attentionnel ont des effets très différents sur les plans comportemental et cérébral. Le choix d’un bon entraînement repose donc sur une connaissance fine des fonctions sur lesquelles il agit.»

Bientôt, Mme Bier défendra sa thèse, au terme de plusieurs années de travail. Elle aimerait bien demeurer dans le secteur de la recherche en neuropsychologie. Et pourquoi ne pas explorer le créneau des formations spécialisées pour gens âgés?