Pourquoi les citoyens des nouvelles démocraties votent-ils moins qu'avant?

Les citoyens des nouvelles démocraties sont-ils si déçus du processus politique qu’ils sont de moins en moins nombreux à aller voter?

Les citoyens des nouvelles démocraties sont-ils si déçus du processus politique qu’ils sont de moins en moins nombreux à aller voter?

Crédit : Thinkstock

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L’indifférence, la désillusion et le cynisme ne sont pas les seules raisons, révèle une étude de l’UdeM.

Les citoyens des nouvelles démocraties sont-ils si déçus du processus politique qu’ils sont de moins en moins nombreux à aller voter?

Pour les observateurs de la démocratie, les exemples sont légion. En une génération seulement, beaucoup de pays qui sont passés d’un régime à parti unique à des élections libres ont vu leur taux de participation électorale enregistrer une baisse considérable, à deux chiffres. En Roumanie, par exemple, la participation électorale a baissé de 47 % entre 1990 (l’élection fondatrice) et 2010. En Corée du Sud, elle a perdu 30 points de 1988 à 2008. Au Salvador, elle a chuté de 29 points entre 1982 et 2002. Et au Portugal, elle a diminué de 18 points de 1975 à 1995.

Le politologue Filip Kostelka avance des explications pour le moins surprenantes. Dans le cadre de sa recherche postdoctorale en science politique à l’Université de Montréal, ce polyglotte né en République tchèque a effectué une étude complète sur les élections législatives des 91 démocraties qui ont vu le jour dans le monde de 1939 à 2015. Il a trouvé que la participation électorale avait considérablement décliné dans la moitié d’entre elles. Or, ce qui poussait réellement les citoyens à rester chez eux les jours d’élection dépendait du pays dans lequel ils vivaient et de la manière dont la démocratie s’y était installée.

Dans les pays où la démocratie avait été implantée grâce à une forte opposition au régime en place et où le taux de participation électorale était élevé pendant la dictature, le nombre de votants à l’élection fondatrice était si considérable qu’il ne pouvait que baisser par la suite. Dans la plupart des autres nouvelles démocraties, comme celles où le changement de régime avait été orchestré par un gouvernement autoritaire, la participation électorale n’était pas différente de celle des démocraties établies, où les taux étaient en légère baisse depuis les années 70.

C’est une bonne nouvelle pour la démocratie, croit Filip Kostelka, car cela veut dire que ce n’est pas l’exposition au système démocratique lui-même qui éloigne les citoyens des urnes, mais plutôt un ensemble de facteurs variés.

L’idéal de la démocratie

 «Il faut faire très attention quand on interprète le déclin de la participation électorale. Cela ne signifie pas nécessairement que les gens ne sont pas satisfaits, explique Filip Kostelka, dont les conclusions ont été publiées dans l’American Political Science Review. Quand les gens cessent de participer aux élections, ce n’est pas parce qu’ils sont déçus par l’idéal de la démocratie comme forme de gouvernement. C’est ce que disent de nombreux commentateurs et experts, mais c’est faux, ils ont complètement tort.»

Âgé de 33 ans, Filip Kostelka est lui-même le produit de plusieurs démocraties. D’origine tchèque, il est né dans le communisme, mais a grandi sous le gouvernement du premier président postcommuniste, Václav Havel. En tant que résident canadien, il a coordonné le projet Making Electoral Democracy Work du Département de science politique de l’UdeM sous la direction du professeur André Blais. En tant que politologue européen, il est chercheur associé en études européennes à Sciences Po (Paris) et, ce mois-ci, il commence un postdoctorat à l’Université de Barcelone.

Dans sa nouvelle étude – l’analyse empirique la plus complète réalisée jusqu’à présent sur les dynamiques participationnistes du 20e siècle –, le chercheur a observé de grandes différences dans les façons de voter d’un pays à l’autre. Prenons le cas de l’Espagne et du Portugal, deux pays qui sont sortis de la dictature dans les années 70: la participation électorale n’a chuté que de trois pour cent environ en Espagne, mais elle a baissé sept fois plus au Portugal. En Espagne, le processus de démocratisation a été très contrôlé par le régime autoritaire du pays, tandis qu’au Portugal il a été dirigé par l’opposition démocratique, ce qui a entraîné une forte participation à l’élection fondatrice.

Type de scrutin, opposition et vote obligatoire

Cette étude confirme aussi un certain nombre de conclusions issues de précédentes recherches. Dans des pays comme la Roumanie, où le président est directement élu au cours d’une élection distincte, les citoyens ont tendance à ne pas se mobiliser autant aux élections législatives et à être peu nombreux à voter. La participation aux élections peut aussi être faible dans des pays comme la Hongrie ou la Serbie, où il y a actuellement très peu de concurrence entre les partis politiques et où le principal parti est bien plus fort que l’opposition. Inversement, la participation électorale a tendance à être plus élevée dans des pays comme la Belgique ou l’Australie, où le vote obligatoire a été instauré.

Les pays postcommunistes semblent être un cas à part. Beaucoup d’entre eux enregistrent un déclin résiduel de la participation électorale qui n’est dû ni au contexte de la démocratisation ni à la tendance mondiale de baisse du nombre de votes. L’une des raisons peut être l’émigration: les gens pouvant voter dans d’anciens pays communistes, où l’inscription sur les registres électoraux est automatique, ont été nombreux à émigrer en Occident. Une fois là-bas, ils ne participent pas aux élections de leur pays d’origine.

Dans l’ensemble, les effritements marqués de la participation électorale dans les nouvelles démocraties «semblent presque dépendre de ce qui se passe avant et pendant le changement de régime et non pas de ce qui arrive après», conclut Filip Kostelka dans son étude.

«Il est vrai que, depuis les années 70, les diminutions de la participation électorale sont de plus en plus fréquentes. Néanmoins, c’est une tendance commune aux nouvelles démocraties et aux démocraties établies.»

À propos de l'étude

«Does democratic consolidation lead to a decline in voter turnout? Global evidence since 1939», de Filip Kostelka, a été publiée le 11 juillet 2017 dans American Political Science Review. doi.org/10.1017/S0003055417000259.

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