Catalogne: «Madrid refuse de voir la réalité, mais ça la rattrapera»

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  • Le 26 septembre 2017

  • Marilou Garon

En 5 secondes

Alors que l’Espagne vit une situation tendue sur le plan politique, le responsable des études catalanes à l’Université de Montréal nous parle de sa culture et de sa vision des évènements.

Èric Viladrich Castellanas

Crédit : Amélie Philibert

Le gouvernement central de Madrid adopte un ton de plus en plus dur envers la Catalogne, qui souhaite tenir un référendum d’autodétermination le 1er octobre prochain. Natif de cette région, où il a grandi, Èric Viladrich Castellanas suit de très près les évènements qui s’y déroulent. 

Responsable des études catalanes à l’Université de Montréal et président du Cercle catalan du Québec, Èric Viladrich Castellanas est arrivé au Québec en 2004 pour entreprendre des études de maîtrise. Il s’est étonné de l’absence de cours de catalan dans les universités québécoises étant donné les parallèles entre les situations linguistiques de la Catalogne et du Québec et les relations bilatérales entre leurs deux gouvernements. De plus, l’enseignement du catalan était alors donné dans plus de 150 universités de par le monde. Il a donc proposé à l’Université de Montréal un projet d’études catalanes, en partenariat avec l’Institut Ramon Llull, l’organisme public catalan dont le mandat est de faire rayonner dans le monde la langue et la culture de cette région. Les premiers cours ont vu le jour en 2007 et, en 2014, la mineure en études catalanes était instaurée.

Rencontre avec Èric Viladrich Castellanas.

Comment définiriez-vous la culture catalane?

L’un des éléments clés, c’est son ouverture à l’autre et sa définition comme terre d’accueil. De par sa situation géographique, la Catalogne est depuis des siècles un lieu de passage et de mouvements migratoires. Ce fait migratoire a façonné l’identité catalane, qui est d’abord et avant tout culturelle. Elle n’a rien d’ethnique et l’on ne parle pas de Catalans «de souche» ou «pure laine».

N’importe qui peut donc devenir catalan?

La devise du catalanisme politique est d’ailleurs Est catalan celui qui vit et travaille en Catalogne. Au début des années 2000, la Catalogne était le territoire européen qui avait reçu le plus d’immigrants, soit un million de nouveaux arrivants du Maghreb, d’Afrique, d’Europe de l’Est, d’Amérique latine. Et il n’y a aucun parti xénophobe ou d’extrême droite au Parlement catalan.

Quelle est la situation actuelle de la langue catalane?

Le catalan est aujourd’hui la langue prioritaire d’enseignement de la maternelle à l’université. Tous ceux qui sont passés par le système scolaire de la Catalogne maîtrisent le catalan et l’espagnol, les immigrants y compris. Toutefois, pendant la dictature de Franco – entre 1939 et 1975 –, la langue a été interdite. On ne pouvait même pas donner un prénom catalan à son enfant! Mais les Catalans ont continué à parler leur langue entre eux, des cours se donnaient en secret et le catalan représentait une forme de résistance à la dictature. D’ailleurs, entre 1950 et 1960, l’industrialisation de la région a attiré un million et demi d’Espagnols qui, en dépit de l’interdiction, ont appris le catalan. Aujourd’hui, les immigrants apprennent la langue, puisqu’ils en réalisent l’importance: l’ascenseur social passe par l’apprentissage du catalan.

Le gouvernement espagnol affirme que le référendum prévu pour le 1er octobre est inconstitutionnel…

Il l’interprète comme tel, mais plusieurs constitutionnalistes – et pas juste des catalans – ne partagent pas cet avis. En fait, les institutions catalanes précèdent la Constitution espagnole: après la dictature et avant même l’adoption de la Constitution, le gouvernement espagnol a permis le retour du président catalan en exil. C’était une façon de légitimer les institutions catalanes républicaines, qui avaient été chassées lors du coup d’État de Franco. La Catalogne est d’ailleurs le seul territoire espagnol dont on a reconnu les institutions, alors l’argument constitutionnel ne me semble pas trop convaincant. De plus, le Québec et l’Écosse se sont exprimés librement sur l’autodétermination, alors pourquoi la Catalogne ne pourrait-elle pas en faire autant?

La Catalogne jouit cependant d’une charte d’autonomie depuis 1979…

Oui, mais puisque les compétences prévues n’ont pas toutes été respectées depuis 1979, le gouvernement catalan a proposé une nouvelle version de la Charte d’autonomie en 2006. Cette version a été approuvée par 90 % des députés du Parlement catalan, par le Parlement espagnol ainsi que par les Catalans lors d’un référendum.

Alors pourquoi les tensions d’aujourd’hui?

C’est qu’à l’époque le parti d’opposition de Madrid a contesté devant la Cour constitutionnelle cette nouvelle charte d’autonomie. Les juges ont délibéré pendant quatre ans avant de proposer en 2010 une version modifiée de la Charte, sur laquelle s’étaient déjà entendus non seulement les Catalans dans un référendum, mais aussi les élus des deux chambres du gouvernement. C’est à partir de ce moment-là qu’une partie de la société civile a vivement réagi et que les manifestations ont commencé.

À votre avis, que se produira-t-il au cours des prochains jours?

Les Catalans sont très pragmatiques et ils ne s’enflamment pas facilement. Il y a eu plusieurs tentatives d’entente avec Madrid et des manifestations monstres depuis six ans. Mais lorsqu’on piétine leurs droits les plus fondamentaux (80 % des Catalans souhaitent exercer leur droit de vote lors de ce référendum), on voit ressortir chez eux la rauxa ou leur caractère explosif! On assiste à l’un des plus grands mouvements de désobéissance civile en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale. Les rues et les places des villes et villages sont remplies de parents, de grands-parents et de petits-enfants qui manifestent et résistent pacifiquement afin de pouvoir voter librement le 1er octobre. Le gouvernement de Madrid peut bien fermer les yeux sur la réalité, mais je crois que la réalité le rattrapera.

Où serez-vous le dimanche 1er octobre?

À Olius, mon village natal, pour accompagner ma grand-mère Teresa, âgée de 96 ans, au référendum.

Les études catalanes à l’UdeM

Les cours

Le profil des étudiants

Les étudiants inscrits à ces cours sont issus de disciplines telles l’histoire, les sciences politiques, la traduction, les relations internationales ou les études hispaniques. On y trouve également des professionnels qui ont un lien avec la Catalogne dans le cadre de leur travail ou encore des personnes qui prévoient un projet personnel dans la région.

En 2008, le réalisateur québécois Alexandre Chartrand s’inscrivait à un cours de catalan en vue de donner vie à un personnage de fiction pour l’un de ses films. Charmé par la langue et la culture, il a poursuivi son apprentissage, qui lui a permis de réaliser en 2016 le documentaire Le peuple interdit, tourné en Catalogne.