Un cadre sur cinq boit trop… et souffre de détresse psychologique

  • Forum
  • Le 3 octobre 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Crédit : Thinkstock

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Une chercheuse en relations industrielles se penche sur la santé mentale des cadres dans les organisations québécoises.

Au Québec, un cadre sur cinq (19,5 %) déclare souffrir de détresse psychologique et une proportion semblable de cadres (20,5 %) ont une consommation d’alcool qui pourrait entraîner une dépendance.

Voilà deux réalités observées par Salima Hamouche dans le cadre de son doctorat effectué à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal. Ce n’est pas tout: 11,7 % des cadres québécois ont dit consommer des médicaments psychotropes, 2,3 % éprouver des symptômes d’épuisement professionnel au moins une fois par semaine et 2,9 % présenter des signes de dépression, au moment de l’enquête. Celle-ci a été réalisée entre 2009 et 2012 par l’Équipe de recherche sur le travail et la santé mentale auprès de 2162 employés de 63 entreprises québécoises. Pour son étude, menée sous la direction du professeur Alain Marchand, Mme Hamouche a constitué à partir de cette base de données un échantillon de 307 cadres; 14 % occupaient des postes de cadres supérieurs, 44 % de cadres intermédiaires et 42 % de cadres de premier niveau. Ces employés travaillaient dans divers secteurs d’activité (conception de logiciels, assurances, vente au détail): 19 entreprises appartenaient au secteur secondaire et 44 au secteur tertiaire.

Ces problèmes de santé mentale peuvent avoir des répercussions négatives sur les équipes des cadres qui en souffrent et sur l’ensemble de l’organisation. S’ils ne sont pas décelés et traités, ils peuvent mener à des comportements dysfonctionnels en milieu de travail. Certains sont mineurs, comme l’impolitesse ou l’irritabilité, alors que d’autres sont très graves: harcèlement psychologique, suspensions abusives, violence physique. «En Europe, des cadres sont allés jusqu’au suicide à cause de ces problèmes non détectés», relate Mme Hamouche, qui explique que les cadres ont de la difficulté à exprimer leurs émotions, à déclarer leurs problèmes de santé mentale ou à demander de l’aide par peur de ternir leur image. «Face au stress excessif de leur travail, plusieurs d’entre eux glissent vers une consommation excessive d’alcool ou de médicaments.»

Plus de détresse chez les femmes

Les femmes représentent près du tiers des répondants de l’enquête (31,6 %). La chercheuse note que la détresse psychologique est plus fréquente chez les femmes que chez les hommes. Elle observe que «les femmes qui montent dans la hiérarchie sont exposées à des stress particuliers liés aux stéréotypes qui forment le plafond de verre. Et elles doivent souvent composer avec des enjeux complexes de conciliation travail-famille. Pas étonnant qu’elles soient plus nombreuses à vivre de la détresse psychologique».

Ce qui a le plus surpris l’étudiante au terme de son projet de recherche, c’est l’absence presque totale de travaux sur la question. «En dépit de l’avancée des recherches sur le travail et la santé mentale, très peu d’études se sont penchées sur ce phénomène chez les cadres», indique Mme Hamouche en entrevue à Forum. Pourtant, ces gestionnaires ont un rôle déterminant à jouer dans la survie des organisations, leur rentabilité, les relations de travail et la santé et la sécurité des employés.

La vulnérabilité psychologique des cadres, poursuit-elle, peut envenimer le climat de travail, affaiblir leur leadership et nuire à l’évolution de l’entreprise. «Comme ils doivent orchestrer la bonne marche de l’organisation, on s’attend à ce qu’ils soient immunisés contre les problèmes de santé mentale. Or, ce n’est pas le cas. Notre étude le démontre bien.»

Il y aurait même une augmentation des problèmes de santé mentale chez les cadres, si l’on en croit une autre étude conduite entre 2007 et 2012 par l’Association professionnelle des cadres supérieurs de la fonction publique du Canada. Le taux de personnes touchées par la détresse psychologique est passé de 6 % à 11 % pendant ces cinq ans. Une hausse similaire est constatée au chapitre de la prise d’antidépresseurs.

Cibler l’identité professionnelle des cadres

Mme Hamouche, originaire d’Algérie, a travaillé plusieurs années en gestion des ressources humaines pour la multinationale Danone, puis pour Bombardier Aéronautique et d’autres entreprises privées avant d’entamer des études supérieures. «Pour prévenir les problèmes de santé mentale dans les entreprises, il me semblait essentiel d’en apprendre davantage sur les cadres. Si l’on considère qu’un cadre stressé engendre une organisation stressée, on ne peut pas intervenir auprès des employés sans tenir compte de leur supérieur.»

Elle propose donc un modèle théorique qui intègre entre autres la théorie de l’identité pour expliquer les problèmes de santé mentale des cadres. Son objectif est d’élargir la portée des recherches sur le travail et la santé mentale.