Circulation des connaissances scientifiques: les travaux des chercheurs «mobiles» ont un plus grand rayonnement

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Une étude publiée aujourd’hui dans «Nature» démontre que les scientifiques qui font carrière dans un seul pays sont moins cités que ceux qui partent travailler à l’étranger.

À l’heure du numérique et alors que les technologies de l’information et de la communication sont partout, on serait tenté de croire que la mobilité des chercheurs a peu d’importance dans la réception de leurs découvertes scientifiques. Une étude publiée aujourd’hui dans Nature, qui a permis d’analyser 14 millions d’articles scientifiques publiés par 16 millions de chercheurs entre 2008 et 2015, démontre le contraire. Les auteurs, dont fait partie Vincent Larivière, professeur à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, ont mis en lumière que les chercheurs qui ont eu plus d’un pays d’affiliation entre 2008 et 2015, c’est-à-dire qui sont partis travailler ou ont fait un séjour de recherche à l’étranger, ont été cités en moyenne 40 % plus souvent dans les travaux de recherche de leurs pairs que les chercheurs qui ont poursuivi leurs recherches dans un même pays.

Le professeur Vincent Larivière.

C’est la raison pour laquelle le frein à la mobilité dans certains pays, mis particulièrement par les États-Unis de Donald Trump et par le Royaume-Uni post-Brexit, inquiète les auteurs de l’étude: «Les échanges internationaux, peu importe leur forme, sont au cœur de l’activité de recherche moderne. Et tout frein à ces échanges aura des effets importants sur la qualité des travaux de recherche menés», prévient Vincent Larivière.

Des tendances étonnantes

Les auteurs de l’étude ont aussi constaté que la mobilité est le fait d’une très faible minorité de chercheurs, mais qu’il s’agit des plus actifs: alors que seulement 4 % des chercheurs se sont classés dans la catégorie des chercheurs mobiles, ce pourcentage passe au tiers lorsque l’on considère exclusivement les chercheurs ayant publié plus de 25 articles savants.

Ils ont en outre découvert que la majorité des scientifiques mobiles n’ont pas coupé les liens avec leur pays d’origine, mais se sont construit un réseau d’affiliation reliant plusieurs pays. Cela défait le cliché du chercheur immigrant qui rompt toute relation avec sa terre natale, car ce profil ne correspond qu’à 27,2 % des chercheurs globe-trotteurs.

Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, le Canada et l'Allemagne ressortent également comme pays prédominants dans le réseau de mobilité quant au nombre et au flux de chercheurs. Une tendance isolationniste de l’un de ces pays aurait donc des conséquences dramatiques.

Peu importe le pays, la mobilité des chercheurs est payante pour ce qui est des citations, mais l’avantage varie selon les régions du monde: les chercheurs nord-américains qui sont mobiles voient seulement une augmentation de 10,8 % de leurs citations dans les travaux de leurs pairs par rapport à leurs collègues sédentaires, mais, en Europe de l'Est, l’avantage est de taille: la hausse est de 172,8 %!

Les producteurs-cultivateurs, les incubateurs et les recruteurs

Le rôle des pays dans la production et la circulation des connaissances scientifiques a aussi été analysé par les auteurs de l’étude. Ainsi, les pays d'Amérique du Nord et d'Europe du Nord agissent comme des «producteurs» importants: leurs scientifiques sont largement cités avant de partir travailler à l’étranger. Ces mêmes pays sont aussi de bons «cultivateurs», repérant tôt les talents et fournissant un terreau fertile aux chercheurs immigrants qui, une fois installés au pays, réalisent des travaux qui ont rapidement des retombées scientifiques notables.

Les régions asiatiques sont quant à elle des recruteurs de premier plan, accueillant des scientifiques bien établis qui sont abondamment cités dans les travaux de leurs pairs avant leur arrivée. Finalement, l’Océanie est un incubateur remarquable, produisant des chercheurs qui ont une grande influence scientifique lorsqu’ils sont établis à l’étranger.

L’importance des contacts humains

Malgré les grands progrès de la communication à distance, la collaboration entre scientifiques tend à s’établir et à être soutenue à la base par des interactions en chair et en os. Dans un monde scientifique où les collaborations internationales sont légion, les politiques des nations visant à limiter la mobilité des individus sont très préoccupantes. La perturbation des réseaux scientifiques existants aurait des conséquences négatives sur plusieurs pays, incluant les grands producteurs et cultivateurs de science comme les États-Unis, qui bénéficient de leur rôle central dans le réseau scientifique ainsi que des investissements en éducation des autres pays. En effet, les États-Unis accueillent un nombre disproportionné de chercheurs nés et éduqués à l’étranger.

D’autres études seront nécessaires pour mesurer les répercussions des mesures isolationnistes de pays qui jouent un rôle essentiel dans la production et la diffusion de la science, mais une chose est déjà claire: «Les chercheurs mobiles à l’échelle internationale sont minoritaires, mais sont aussi ceux qui ont la plus large portée scientifique; limiter leur mobilité causera donc des préjudices à l’ensemble du système scientifique», préviennent les auteurs de l’étude.

À propos de cette étude

Cassidy R. Sugimoto, Nicolas Robinson-Garcia, Dakota S. Murray, Alfredo Yegros-Yegros, Rodrigo Costas et Vincent Larivière, «Scientists have most impact when they’re free to move», Nature, 5 octobre 2017. doi: 10.1038/550029a.

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