Sexe, drogue et alcool pour les femmes qui voyagent seules

  • Forum
  • Le 5 octobre 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Crédit : Thinkstock

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Une étudiante au doctorat en criminologie cherche à documenter le tourisme sexuel chez les femmes.

Les femmes de 20 à 25 ans qui voyagent seules dans les Caraïbes ont une plus grande propension à consommer de l’alcool et des drogues et à multiplier les partenaires sexuels. C’est du moins ce qu’a observé Catherine Montmagny-Grenier au terme d’une étude de plusieurs mois au Costa Rica. «Plusieurs femmes que j’ai rencontrées posent des gestes qu’elles n’oseraient pas faire dans leur vie quotidienne. Comme si elles entraient dans une zone de tous les possibles qui n’est accessible qu’en vacances, dans certaines conditions», mentionne-t-elle.

Dans son doctorat effectué à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, elle a mené des entrevues avec 27 jeunes femmes (âge moyen: 23 ans) rencontrées sur les plages et dans les bars et auberges de jeunesse de deux villes balnéaires situées sur la côte des Caraïbes et dans la péninsule de Guanacaste. Des Canadiennes, mais aussi des Américaines, des Françaises et des Britanniques. Elle a constaté que le voyage en solo n’avait pas la même signification pour une femme que pour un homme. «Les femmes me disaient qu’elles avaient un comportement très différent de celui qu’elles ont dans leur vie de tous les jours. On pense moins aux conséquences possibles d’un “one-night stand” non protégé, par exemple, quand on est touriste à l’autre bout du monde.»

Les abus de drogue et d’alcool relèvent du même phénomène; une réalité si courante que le gouvernement canadien a publié une brochure destinée aux femmes qui voyagent seules à l’étranger. «Chaque année, peut-on lire dans Voyager au féminin, le gouvernement du Canada vient en aide à des milliers de Canadiennes en détresse à l’étranger.» Suivent une série de recommandations.

Deux formes de tourisme sexuel

C’est après avoir consacré son mémoire de maîtrise au tourisme sexuel au Mexique que Catherine Montmagny-Grenier a eu l’idée d’entreprendre des recherches sur les femmes intéressées par ce genre de commerce. «Je voulais savoir si des femmes choisissent des destinations dans le but avoué de consommer des services sexuels. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence que leurs habitudes diffèrent de maintes façons de celles des hommes. Ainsi, les hommes consultent des forums de discussion avant de partir et échangent de l’information sur les meilleurs endroits. Les femmes ne procèdent pas de cette manière.»

Selon ses observations, l’objectif du voyage féminin n’est pas spécifiquement d’ordre sexuel. C’est sur place que l’occasion fait le larron, en quelque sorte. «Une femme qui part seule à l’étranger, sac au dos, doit surmonter beaucoup d’incompréhension dans son milieu. Elle finira par s’interroger sur les risques pour sa sécurité. Le voyage solo est donc au départ un peu déviant», mentionne l’étudiante trilingue qui a elle-même beaucoup voyagé seule, par plaisir ou pour ses travaux universitaires. Elle a d’ailleurs ressenti la peur à quelques occasions, notamment durant une rixe au Costa Rica, où des coups de feu ont été tirés. Au Mexique, des règlements de comptes se sont terminés par la mort d’hommes dans des endroits qu’elle a fréquentés.

L’«espace liminaire»

Catherine Montmagny-Grenier

Crédit : Amélie Philibert

L’adoption de comportements inhabituels chez les femmes voyageant en solo a conduit l’étudiante à s’interroger sur le sens de leurs gestes. Il y a, bien sûr, l’exotisme de la destination et la notion même de vacances qui ouvre la porte à l’esprit de la fête. L’expérience touristique (presque toujours du Nord vers le Sud, du pays riche vers le pays pauvre) permet de révéler certains aspects de la voyageuse qui «sont étouffés par le quotidien, entre autres par les structures et normes sociales qui la construisent».

Dans sa thèse, elle explique: «Nous avançons que, lors de leur périple, entendu comme rite de passage, elles ne chevauchent pas l’identité de femme déviante, mais bien celle de “femme ingouvernable” (unruly woman), notamment en manifestant des comportements en décalage avec ce que l’on attend du féminin selon les normes de la culture populaire. Ainsi, nous montrons comment “l’image-lieu” du Costa Rica permet de performer cette identité de “femme ingouvernable” et aussi qui peut se permettre de la performer.» En entrevue, la chercheuse précise que les participantes de son étude étaient toutes occidentales, issues de la classe moyenne et qu’elles avaient la peau blanche. «Cette précision permet de contextualiser et de mettre en lumière des rapports de pouvoir importants qui expliquent les résultats obtenus», ajoute-t-elle.

La doctorante propose le concept d’«espace liminaire» pour tenter de comprendre cet état d’esprit nébuleux où les valeurs habituelles n’ont plus de prise. «J’ai été étonnée d’apprendre que, lorsque les femmes ont des aventures sexuelles en voyage, c’est surtout avec des touristes. Elles avaient parfois des propos racistes qu’elles-mêmes justifiaient mal. Par exemple, elles avouaient faire plus confiance à un prétendant voyageur occidental et blanc qu’à un local pour ce qui est de la santé sexuelle.»

Le plan de collecte de données de Catherine Montmagny-Grenier, qui consistait en une ethnographie, a été approuvé par le Comité d’éthique de la recherche de l’Université de Montréal. Elle a trouvé difficile de constituer son échantillon, car le sujet n’est pas toujours simple à aborder. Pendant plusieurs mois, dans son quartier général aménagé dans une auberge de jeunesse du Costa Rica, elle a invité des femmes à participer à sa recherche doctorale. La plupart du temps, la méfiance des répondantes tombait assez rapidement, ce qui lui a permis d’obtenir des témoignages particulièrement riches. Et inédits. «La littérature scientifique est assez abondante en matière de tourisme sexuel. Mais la quasi-totalité des études porte sur les hommes. Moi, je voulais savoir si les femmes pouvaient pratiquer un tourisme sexuel comme les hommes, soit sans chercher une idylle romantique comme le sous-tend un pan de la littérature. Bref, si la pratique du tourisme sexuel était réellement genrée», dit la jeune femme, qui déposera sa thèse d’ici la fin de l’année.