50 ans de démographie vus par le «vieux» Jacques Légaré

  • Forum
  • Le 11 octobre 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
Jacques Légaré

Jacques Légaré

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

Lauréat du prix Gérard-Parizeau 2017, Jacques Légaré a passé en revue un demi-siècle de recherche en démographie.

«Suis-je vieux?» Quand Jacques Légaré, 79 ans, pose cette question à ses étudiants, il voit en général leur regard fuir. La gêne s’installe.

Voilà pourtant une question pertinente non seulement sur le plan personnel, mais également lorsqu’on tente de comprendre l’évolution des populations, ce que le professeur émérite du Département de démographie de l’Université de Montréal fait depuis plus d’un demi-siècle. Ses travaux viennent d’être reconnus par le jury du prix Gérard-Parizeau 2017. Ce prix, accompagné d’une bourse de 30 000 $, qui veut «souligner la valeur et l'originalité de la pensée et de l'œuvre de chercheurs, de professeurs ou de gens d'action», a été remis au professeur Légaré le 4 octobre à HEC Montréal en présence de plusieurs membres de la famille Parizeau, du directeur de l’école de gestion, Michel Patry, et d’anciens lauréats dont l’historien des sciences Yves Gingras (2005). M. Légaré a présenté à cette occasion une synthèse des 50 dernières années de sa discipline en abordant, d’une part, ses outils et méthodes de recherche et, d’autre part, les changements démographiques qui ont marqué la société québécoise.

Citant l’une des premières définitions de la vieillesse datée du 17siècle («Vieux se dit d’un certain âge où, quand on [y] est parvenu, on est caduc: les hommes sont vieux à 60 ans; les chevaux à 20.»), le conférencier a souligné que l’espérance de vie de l’espèce humaine a été de tout temps différente de celle des chevaux et n’a jamais cessé de s’allonger. Résultat, la longévité s’est accrue de façon phénoménale. On compte aujourd’hui au Québec 1700 centenaires; le nombre de «supercentenaires» (110 ans et plus) est en croissance; et les gens de 85 ans et plus forment désormais une sous-population au poids politique incontournable. On a même dû inventer le concept du «quatrième âge» pour circonscrire la réalité des personnes très âgées en mauvaise santé, le troisième étant désormais une étape entre la retraite et la «vieillesse» au sens traditionnel du terme.

Pour être qualifié de «vieux», il faut avoir devant soi moins de 10 ans à vivre, proposent certains démographes. Pour Jacques Légaré, il vaut mieux se demander si l’on a atteint la caducité. «Je ne me sens pas caduc», a-t-il lancé à son auditoire, qui a semblé acquiescer.

Quelques exemples

Alors que les bébés qui naissent aujourd’hui auront, selon des démographes, une espérance de vie de 100 ans (elle était de 45 ans en 1901), d’autres phénomènes caractérisent notre démographie. La natalité, au Québec, a fait passer la population de la province d’une des plus fécondes du monde à l’une de celles qui se reproduisent le moins. L’avortement (près de 30 000 interventions par an au tournant du siècle; présentement en baisse) et la stérilisation volontaire (autrefois l’hystérectomie, maintenant la vasectomie) ont marqué profondément l’histoire du Québec.

L’immigration comble en partie seulement une décroissance appréhendée de la population. Peut-être faudra-t-il payer un jour des femmes pour faire des enfants, un peu comme dans le roman de Margaret Atwood La servante écarlate. Le conférencier a lancé l’idée sans la commenter, provoquant des chuchotements dans la salle.

L’épidémie d’obésité vient s’ajouter au tableau: «Tobacco kills, obesity disables», disent les analystes spécialisés, une formule lapidaire qui laisse entendre que les coûts sociaux liés au surpoids seront démesurés si l’obésité continue de progresser.

En clôture, M. Légaré a mentionné que les instruments de recherche en démographie ont connu une évolution prodigieuse depuis les années 60. Lui-même a travaillé avec les règles de calcul et chiffriers mécaniques avant de voir apparaître les premiers outils informatiques. Et les milliers de livres qu’il a accumulés au cours du dernier demi-siècle tiennent aujourd’hui sur une clé USB qu’il a sortie de sa poche. «Bientôt, je viderai mon bureau de tous ces livres, mais je garderai leur substance là-dessus», a-t-il commenté sous les applaudissements de l’auditoire.