Étudier les animaux de compagnie pour mieux soigner les humains

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  • Le 16 octobre 2017

  • Marilou Garon
Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Un chercheur de la Faculté de médecine vétérinaire plaide pour une utilisation plus fréquente des animaux de compagnie dans la mise au point des médicaments pour l’humain.

De 90 à 95 % des nouveaux médicaments antidouleurs testés sur des humains ne se rendront jamais en pharmacie. Qu’est-ce qui peut bien expliquer ce formidable taux d’échec?

Selon le Dr Éric Troncy, de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, une partie du problème réside dans le modèle animal utilisé dans ces études. Dans un article publié dans la prestigieuse revue scientifique Pain, lui et ses collègues plaident pour une utilisation plus grande des animaux de compagnie. Selon eux, la façon dont les animaux domestiques ressentent la douleur est très semblable à la nôtre. Ces modèles animaux dits «naturels» permettent ainsi aux chercheurs de mettre au point de manière plus efficace des médicaments pour l’humain.

Les rongeurs ont leurs limites

Dans le modèle animal expérimental – le plus courant –, l’animal type est un jeune rongeur mâle dont l’espérance de vie est plutôt courte. Or, dans le cas de la douleur, la plupart des patients atteints de douleurs chroniques sont… des femmes âgées de plus de 40 ans. C’est la raison pour laquelle le DTroncy et ses collègues tenaient à clamer la nécessité de se tourner davantage vers le modèle animal naturel.

Qu’est-ce qu’un modèle animal «naturel» au juste? Rien de plus qu’un animal de compagnie qui souffre d’une affection que les chercheurs souhaitent étudier. Selon le Dr Troncy, l’utilisation de patients animaux s’avère particulièrement utile dans l’étude de maladies complexes. «Ces animaux vont davantage refléter la complexité génétique, physiologique et environnementale qu’on trouve chez l’être humain. Tout comme les humains, les animaux de compagnie peuvent vivre longtemps, ils ont des régimes et des habitudes diversifiés. De plus, ils partagent le même environnement que les humains et sont donc exposés aux mêmes facteurs de risque et modifications épigénétiques que leurs propriétaires.»

Et ça marche, le modèle animal naturel? Pour le Dr Troncy, cela ne fait pas de doute: «Lorsqu’un produit fonctionne adéquatement sur un modèle animal naturel, c’est quasi certain qu’il fonctionnera chez l’humain. Les produits que nous avons recensés ont un taux de succès chez l’humain de presque 100 % lorsqu’ils sont validés au préalable chez l’animal atteint de la maladie.» Quand on compare ce taux aux 10 % de succès obtenus avec le modèle animal expérimental, il y a de quoi se réjouir.

Tenir compte des questions éthiques

Éric Troncy

Crédit : Marco Langlois

«Le premier principe à respecter quand on recourt au modèle naturel, c’est que l’animal ne doit pas subir d’évaluation invasive. Ce qui veut dire qu’on ne peut pas se passer des modèles expérimentaux pour les premières phases, au cours desquelles on prélève des organes par exemple.» Le patient animal peut cependant être intégré dans une deuxième phase de l’étude, permettant ainsi de mieux prédire l’efficacité du médicament chez l’humain.

Si la population est de plus en plus conscientisée aux questions du traitement éthique des animaux, la nouvelle génération de vétérinaires l’est tout autant. «En 20 ans d’enseignement universitaire, je n’ai jamais eu d’étudiants aussi sensibles aux questions éthiques», assure Éric Troncy. Selon lui, ces préoccupations sont d’ailleurs mieux servies par les modèles naturels. «Il est évident que la solution n’est pas de multiplier les modèles animaux expérimentaux! En étudiant davantage nos patients animaux et en améliorant l’évaluation qu’on fait de leur état, on va forcément mieux les soigner et améliorer leur bien-être.»

Un modèle qui nous vient des chiens cancéreux

Pour Éric Troncy, l’un des exemples à suivre en la matière nous vient des États-Unis. Le Canine Comparative Oncology Trials Consortium est un réseau de 20 centres d’oncologie géré par les National Institutes of Health. Né en 2007, ce réseau regroupe non seulement des médecins vétérinaires, mais aussi des oncologues, des médecins généralistes, des gens de l’industrie pharmaceutique et des administrateurs.

Le consortium effectue des recherches cliniques dans le but d’évaluer de nouvelles thérapies chez les chiens atteints de cancer. Les résultats obtenus sont ensuite transposés chez l’humain. Un exemple très concret de l’efficacité de ce modèle organisationnel: le consortium a testé à la fin de l'année 2013 un médicament sur 18 chiens. Leur espérance de vie après l’intervention est alors passée d’un peu plus d’un an à plus de deux ans et demi. En avril 2016, après être passé par un processus accéléré d'homologation (Fast Track Designation) de la Food and Drug Administration, ce même médicament était proposé aux personnes atteintes d’ostéosarcome, un type de cancer des os. Un record dans le monde de l’élaboration des médicaments, où les délais sont habituellement de l’ordre de 7 à 10 ans.

La publication de l’article du Dr Troncy et de ses collègues n’a pas tardé à susciter des réactions positives au Québec: le Réseau québécois de recherche sur la douleur a invité le chercheur à présenter une conférence à son prochain colloque provincial sur la douleur chronique. Le Dr Troncy tentera alors de sensibiliser les chercheurs et les praticiens participants à ce nouveau modèle de développement du médicament.

Un chat arthrosique de la colonie de chats du Dr Troncy subit une évaluation de sa démarche sur un tapis cinétique, soustrait aux encouragements positifs (gâteries) de son accompagnateur.

Crédit : Faculté de médecine vétérinaire

Dans la région de Montréal, une colonie de chats pour mieux soigner l’arthrose

Un autre exemple de maladie dont le traitement chez l’animal peut être facilement adapté chez l’humain est l’arthrose. Le DÉric Troncy a donc constitué, il y a huit ans, une colonie de chats arthrosiques, en partenariat avec la compagnie ArthroLab. Cette plateforme technologique unique en Amérique du Nord permet au DTroncy et à ses groupes d’étudier une trentaine d’animaux regroupés dans des conditions qui visent à favoriser et à améliorer leur bien-être général.

Leurs travaux ont confirmé une correspondance dans les changements observés chez l’humain et chez le chat en présence d’arthrose, ainsi que des similitudes quant à la réponse aux traitements testés. Des études ont d’ailleurs établi l’efficacité de trois nouveaux traitements, suscitant des espoirs pour ce qui est d’un diagnostic plus précis et rapide et d’une meilleure gestion de la maladie. Le tout pour le bien de l’animal… et de son propriétaire.