Cinquante ans de nuances pour le Département de philosophie

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  • Le 17 octobre 2017

  • Martin LaSalle
Platon

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Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Deux rendez-vous importants, ouverts à la communauté, se tiendront prochainement à l’occasion du 50e anniversaire du Département de philosophie, dont une table ronde sur l’avenir de cette discipline.

Rien n’est totalement noir ou blanc en philosophie. Cette discipline millénaire tire sa pertinence de la capacité de l’être humain à remettre en question et nuancer les idées reçues et ainsi à se prémunir contre les manipulateurs – nombreux – de la parole!

On enseigne la philosophie à l’Université de Montréal depuis 1920, mais c’est en 1967 que le Département de philosophie est officiellement créé et intégré à la Faculté des arts et des sciences.

Et, depuis les années 80, les quatre grands axes de formation et de recherche qu’il propose – histoire de la philosophie, philosophie des sciences, éthique et politique, ainsi que philosophie continentale – en font l’un des seuls départements de philosophie où les étudiants bénéficient d’une formation généraliste et équilibrée, à la jonction des traditions anglo-saxonne et européenne.

Pour marquer son 50e anniversaire, le département a élaboré une programmation d’activités en 2017, dont deux rendez-vous importants ouverts à la communauté universitaire et qui se tiendront prochainement (voir l’encadré ci-dessous).

Quelle place pour la philosophie aujourd’hui?

À l’ère où l’information et les opinions pullulent, où se situe la philosophie et, surtout, quel rôle joue le philosophe?

Cinq professeurs du Département de philosophie ont répondu à ces questions, soit Daniel Dumouchel (directeur par intérim), Aude Bandini, Marc-Antoine Dilhac, Augustin Dumont et Molly Kao.

«Dans la tradition philosophique, il faut faire preuve de prudence quant aux arguments qu’on nous sert et mettre en doute les opinions qui nous présentent des évidences ou des solutions toutes faites, là où il y a des problèmes réels et complexes qui ne peuvent se régler simplement», indique d’entrée de jeu Augustin Dumont.

Indispensable dans plusieurs champs d’études et milieux professionnels, la philosophie «est une façon de se demander ce qu’est la réalité et comment on la caractérise, notamment dans un contexte d’avancées technologiques qui nous touchent ou nous toucheront éventuellement, comme l’intelligence artificielle, la biotechnologie, la physique et de nombreux autres secteurs de la connaissance», ajoute Molly Kao.

Pour Aude Bandini, la philosophie permet aussi de se questionner soi-même, par rapport à ses propres contradictions. «On traite nos animaux domestiques avec soin, on les emmène chez le vétérinaire s’ils sont mal en point, mais on mange toujours du bœuf, soulève-t-elle. Il y a là un phénomène de dissonance cognitive.»

«Chacun d’entre nous a la capacité de réfléchir et de philosopher, à condition d’en prendre le temps, poursuit la professeure. Les médias peuvent être une bonne source d’information immédiate, mais il est aussi bon de faire une pause pour traiter ces informations, leur donner un sens ou approfondir certaines d’entre elles.»

Directeur intérimaire du Département de philosophie, Daniel Dumouchel rappelle que la philosophie, en tant que discipline, a la particularité de se pencher sur des domaines aussi divers que la physique quantique, les nouvelles technologies, la justice sociale, l’art, etc.

«La philosophie a un côté inclassable, car elle remet en question tous les discours et toutes les pratiques», soutient-il.

Quel rôle pour les philosophes?

Si la philosophie a une place dans toutes les sphères de notre vie, quel rôle les philosophes peuvent-ils jouer dans l’opinion publique?

«Depuis la tradition philosophique socratique, le philosophe, dans sa fonction, s’oppose à ceux qui manipulent la parole pour manipuler les gens, dit Marc-Antoine Dilhac. C’est la partie essentielle de son travail, de sa fonction sociale qui consiste à dire: méfiez-vous des évidences, interrogez les concepts et les formes d’arguments.»

«Et, depuis Platon, beaucoup d’expériences de pensées improbables ont servi à faire avancer la philosophie, continue M. Dilhac. Par exemple, que feriez-vous si vous aviez le pouvoir d’être invisible? La morale existerait-elle? Qui pourrait résister à la possibilité de faire ce qu’il veut en toute impunité? Aujourd’hui, ce type de pensées improbables est tout aussi pertinent pour faire progresser la recherche en philosophie, qu’on pense à la seule intelligence artificielle, qui nous oblige à nous poser des questions hypothétiques.»

En somme, les philosophes veillent à clarifier les débats et à en susciter de nouveaux pour faire surgir de nouvelles vérités, tout en réclamant plus de cohérence en soulignant les discours où sont invoqués de mauvais ou de faux arguments.

«On a d’autant plus besoin des philosophes aujourd’hui qu’on a, d’une certaine façon, érigé l’ignorance en valeur, observe Aude Bandini. Nier une évidence comme celle des changements climatiques ou le lien entre la vente libre d’armes à feu et le nombre de tueries de masse dans un pays n’est ni très courageux ni, à terme, très efficace. On peut bien prier en mémoire des victimes, mais il devient aussi urgent d’agir: si l’on veut améliorer son sort ou celui des siens, il vaut mieux se fonder sur des vérités que sur des “faits alternatifs”.»

Étendre l’enseignement de la philosophie

L’enseignement de la philosophie dans différents programmes d’études n’est pas un hasard. C’est notamment le cas en médecine, en criminologie et en architecture.

«Enseigner la philosophie aux étudiants, c’est aussi les aider à développer leur esprit critique et à devenir à la fois rigoureux et lucides, avec les autres comme avec eux-mêmes. Ils sont à un moment de leur vie où ils devront prendre des décisions importantes pour leur avenir, comme choisir une profession ou décider de fonder ou non une famille, lance Aude Bandini. Pour effectuer les meilleurs choix possible, il faut bien se connaître, savoir ce à quoi on aspire: c’est aussi cela, la philosophie.»

Plus largement, Aude Bandini estime que le Québec constitue un modèle avec les cours de philosophie au cégep. «Certains étudiants y vont à reculons au début, mais les terminent souvent à reculons aussi, car ils s’aperçoivent que ces cours leur donnent un bagage dont ils se serviront pendant toute leur vie», assure-t-elle.

Cet enseignement justifié atteste, selon les cinq professeurs de l’UdeM, l’importance que la société accorde à la formation de nouveaux citoyens capables de penser par eux-mêmes.

«L’idée de transmettre des connaissances est indissociable du rôle du philosophe, conclut Daniel Dumouchel. La recherche sans enseignement n’a pas de sens à ses yeux.»

Conférence et table ronde

Le 19 octobre, le réputé philosophe français Pascal Engel prononcera une conférence intitulée «La raison fait de la résistance». Spécialiste de la philosophie de l'esprit et de la connaissance, M. Engel parlera de la façon dont il est possible de «contre-attaquer l’idée que les activités rationnelles peuvent s’expliquer comme des sous-produits d’une consommation sociale». La rencontre aura lieu à 14 h au Carrefour des arts et des sciences (salle C-3061 du pavillon Lionel-Groulx).

Puis, le 30 novembre, le département accueillera, également à 14 h au Carrefour des arts et des sciences, les professeurs Anouk Barberousse (Université Paris-Sorbonne), François Duchesneau (UdeM), Charles Larmore (Université Brown) et Georges Leroux (UQAM) à l’occasion d’une table ronde sur l’avenir de la philosophie. La communauté universitaire est conviée à venir entendre ces quatre grands philosophes et discuter avec eux.