On pourrait encore réduire les prix des médicaments génériques!

  • Forum
  • Le 2 novembre 2017

  • Dominique Nancy
À ce jour, le Québec n’a toujours pas adhéré à la tarification dégressive comme politique de fixation des prix des médicaments.

À ce jour, le Québec n’a toujours pas adhéré à la tarification dégressive comme politique de fixation des prix des médicaments.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

La tarification dégressive comme politique de fixation des prix des médicaments génériques est une bonne idée pour le Québec.

Au Québec, les coûts des médicaments génériques s’élèvent à plus de un milliard de dollars par année. Une pilule difficile à avaler, selon Caroline Cambourieu, chargée de cours à la Faculté de pharmacie et à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. «Les dépenses des régimes d’assurance médicaments connaissent une croissance soutenue malgré l’instauration successive de mécanismes de régulation ciblant une utilisation optimale des médicaments et un meilleur contrôle de la trajectoire de leurs dépenses.»

«De 2005 à 2011, les médicaments génériques ordonnancés ont vu leur proportion passer de 43,5 % à 60,1 % dans le total des médicaments prescrits au Canada, soit 317 millions d’ordonnances. Toujours durant la même période, les ventes ont crû de 2,85 à 5,41 milliards de dollars canadiens», signale Mme Cambourieu. Des chiffres inquiétants qui font du Québec la province où se prescrit l’une des plus fortes proportions de médicaments génériques. Il y a donc matière à amélioration, admet-elle.

À son avis, il est bien difficile de mettre en place une règlementation dans le domaine pharmaceutique pour viser un usage optimal des médicaments. «Ma préoccupation actuelle, c’est de voir qu’on accepte beaucoup de nouveaux médicaments qui seront couverts par le régime général d’assurance médicaments et pour lesquels la valeur marchande est difficile à établir. Les dépenses qu’ils engendrent peuvent créer ce qu’on appelle en économie des “effets d’éviction”, c’est-à-dire qu’on va allouer des ressources de façon non optimale dans un secteur au détriment d’autres besoins dans des domaines comme l’éducation et l’alimentation alors qu’en investissant dans ces domaines on pourrait produire de meilleurs résultats quant à l’état de santé de la population.»

Économiste de la santé, Caroline Cambourieu n’est pas insensible aux questions de l’accès et de l’équité en matière de santé. Mais elle connaît fort bien le dossier des dépenses. Depuis son doctorat – qu’elle a entrepris à 40 ans! – sous la codirection de Lise Lamothe et André-Pierre Contandriopoulos, à l’UdeM, de 2005 à 2012, elle scrute les enjeux de la stabilisation des prix des médicaments couverts par le régime général d’assurance médicaments pour tenter d’approfondir la compréhension du phénomène. Son analyse a fait l’objet d’une publication aux Presses académiques francophones. «Dans ce champ, la régulation demande qu’il y ait une cohérence dans les différentes phases, de la recherche et développement jusqu’à l’utilisation par les patients. Or, lorsqu’on étudie toutes les phases et les agents économiques en jeu, on ne trouve pas cette cohérence. Les règlementations peuvent même avoir des effets contraires au bout du compte», déplore-t-elle.

Caroline Cambourieu, chargée de cours à la Faculté de pharmacie et à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Crédit : Amélie Philibert

En 2013, Mme Cambourieu a collaboré à l’étude sur la fixation des prix des médicaments génériques au Québec. Ironiquement, le document a été tabletté, mais a inspiré la politique de tarification des génériques en Alberta l’année suivante.

Bref, elle possède un CV en béton et une grande expérience sur le terrain! Pas étonnant que le Commissaire à la santé et au bien-être ait fait appel à elle pour préparer un mémoire relatif au projet de loi 81. Rappelons qu’il s’agit de la loi visant à réduire le coût de certains médicaments couverts par le régime général en permettant le recours à une procédure d’appel d’offres. «Nous avions comme objectif principal d’évaluer les effets de la mise en œuvre d’une nouvelle politique à cet égard sur les dépenses de médicaments génériques remboursés par le régime public d'assurance médicaments. Pour ce faire, nous avons utilisé les résultats d’une simulation des retombées faisant suite à l’adoption d’une politique de tarification dégressive des médicaments génériques couverts par le régime public», explique celle qui a présenté le mémoire en mars 2016 devant la Commission de la santé et des services sociaux.

Faire baisser les prix

Et alors? Peut-on espérer que les appels d’offres fassent baisser les prix? Rien n’est certain. «Les appels d’offres, utilisés depuis longtemps pour obtenir des vaccins, pourraient engendrer des économies substantielles, mais ils comportent des lacunes», prévient Caroline Cambourieu.

Les données de sa recherche sont basées sur les 10 médicaments génériques remboursés par le régime général d’assurance médicaments qui ont entraîné les plus importantes dépenses pour le régime public en 2011. Elles révèlent que l’approche de la tarification dégressive pourrait mener à une augmentation considérable des économies pour le régime public par rapport à ce qui existe au Québec en ce moment. Le Commissaire à la santé et au bien-être déconseillait par ailleurs de procéder à des appels d’offres. «On a démontré que cette façon de faire suscite une vive concurrence, mais pourrait avoir des effets négatifs sur le nombre de fabricants, si bien que la sécurité des approvisionnements serait en jeu», note Caroline Cambourieu.

Selon Mme Cambourieu, le régime général d’assurance médicaments aurait dû adopter la tarification dégressive comme politique de fixation des prix des médicaments génériques dès 2013. «Ce mode de fixation des prix permettait au régime public de réaliser de grosses économies tout en protégeant le gouvernement, les intervenants de l’industrie et les bénéficiaires du régime public des inconvénients inhérents aux appels d’offres», estime la chercheuse.

À ce jour, le Québec n’a toujours pas adhéré à la tarification dégressive. Il profite néanmoins des avantages de cette politique grâce aux provinces qui l’ont instaurée dès 2014.

Les fameux «5 B»

Au moment de l’entrevue avec Forum, Mme Cambourieu se préparait en vue d’un tout nouveau défi, un cours qu’elle donne pour la première fois à la Faculté de pharmacie. «Je suis très heureuse de pouvoir contribuer à la formation des futurs pharmaciens, dont la compréhension de l’ensemble de la chaîne de production et d’utilisation d’un médicament est essentielle.»

Dans son doctorat, Caroline Cambourieu a étudié comment les agents économiques au Québec réagissent lorsqu’on introduit une mesure de stabilisation relative à l’utilisation du médicament. Il en ressort que tous les agents, des pharmaciens aux patients en passant par les médecins et l'industrie pharmaceutique, contournent la mesure, tentent de l’influencer ou ne la respectent pas momentanément. «En fin de compte, il y a lieu de se questionner sur la règlementation en vigueur!» affirme-t-elle.

Entre ce qui est espéré et ce qui est réalisé, il y a un univers. On arrive à un usage optimal du produit lorsque c’est le bon médicament pour la bonne personne au bon prix, pour la bonne raison et avec le bon dosage, rappelle la chercheuse. On parle des «5 B». «Aujourd’hui, ce qui coûte cher au gouvernement, c’est le fait qu’on s’éloigne de ces 5 B. On ne parvient pas à retrouver la convergence de ces cinq bonnes choses. Cela n’est certes pas évident lorsque les divers agents ont des finalités divergentes, mais ce n’est pas impossible», conclut-elle.