Que reste-t-il d’Octobre 1917? Des Russes de l’UdeM témoignent

On trouve encore de nombreux vestiges du passé soviétique en Russie.

On trouve encore de nombreux vestiges du passé soviétique en Russie.

En 5 secondes

L’année 1917 aura été marquée par les révolutions russes renversant le régime tsariste et le gouvernement provisoire qui l’a suivi. Rencontre avec des membres d’origine russe de la communauté UdeM.

Maria Bondarenko est chargée de cours en langue russe à l'Université de Montréal.

Crédit : Amélie Philibert

Maria Bondarenko est originaire d’une petite ville près de Vladivostok, aux limites orientales de la Russie. Après des études postdoctorales en France et en Suisse, elle s’établit au Québec, où elle devient chargée de cours en langue russe à l’Université de Montréal en 2010. Un parcours que plusieurs Russes envient. «Sortir de la Russie et vivre ailleurs est perçu à la fois comme une chance et comme un symbole de réussite», explique la spécialiste en langue et littérature russes.

C’est plus jeune, à l’âge de 13 ans, que le violoncelliste et professeur à la Faculté de musique Yegor Dyachkov a quitté Moscou avec sa famille. «On ne pouvait pas vivre en Union soviétique sans être endoctriné d’une certaine manière. Le système sociopolitique au complet était construit pour faire de nous des citoyens obéissants et croyants!»

Dmitri Zrajevski, lui, n’a pas de souvenirs de son village natal de Krasnodar, situé au nord de la Géorgie. Le diplômé en musique, qui enseigne notamment à l’école russe Gramota, au Collège international Marie-de-France, avait trois ans au moment où sa famille a décidé d’émigrer au Québec. «Puisque je n’ai presque pas connu la Russie, je me considère comme un enfant hybride. Je me sens toutefois de plus en plus proche de cette culture russe et j’entretiens depuis une dizaine d’années des liens avec la communauté russe de Montréal.»

La révolution, symbole de la vie soviétique

Le violoncelliste Yegor Dyachkov est professeur à la Faculté de musique.

Crédit : Pierre-Yves Gagnon

En vue de notre entretien, Maria Bondarenko a récemment discuté du centenaire de la révolution d’Octobre avec ses amis du collège, restés en Russie. «Ce qui est ressorti, c’est que la révolution de 1917 ne nous touche pas beaucoup, contrairement à la guerre patriotique. Je crois qu’il y a plus d’intérêt pour la révolution à l’extérieur de la Russie qu’à l’intérieur!» Elle note que les jeunes Russes d’aujourd’hui ignorent l’histoire et croient souvent, par exemple, que c’est le tsar qui a été renversé en octobre 1917. «Les Russes eux-mêmes ne distinguent pas trop les évènements de février de ceux d’octobre. Quand on parle de la révolution, on parle du tsar… Ça prouve qu’on se moque un peu des détails!»

Selon Mme Bondarenko, la révolution d’Octobre est avant tout un symbole de la vie soviétique qui encadre son idéologie et sa pensée. «Comme dans la pensée mythologique, la révolution est l’évènement créateur – le sang a été versé! – qui a déterminé les valeurs du peuple soviétique.»

Bien que marquante, cette révolution n’est pour Yegor Dyachkov «ni le premier ni le dernier malheur à frapper la Russie». Ses parents avaient tenté de quitter l’URSS avant leur départ définitif en 1996. Mais on leur avait refusé le visa de sortie, avec d’immenses conséquences. «Ils ont perdu leurs emplois et sont devenus des persona non grata avec qui on ne voulait plus avoir affaire. Malgré cela, ils ont voulu protéger leurs enfants et ils se devaient de nous intégrer dans cette mythologie soviétique.» Il se rappelle notamment la manière dont on parlait de Lénine dans les écoles. «Je faisais partie des Jeunes d’octobre et, bien que je n’aie pas eu le choix, j’étais fier de porter la petite étoile avec l’effigie du jeune Lénine, le père fondateur du peuple!»

Même s’il n’a pas connu le régime soviétique postrévolutionnaire, Dmitri Zrajevski porte un grand intérêt à l’histoire de la révolution d’Octobre, intérêt qui a évolué en parallèle avec son sentiment d’appartenance à la culture russe. «Je prends conscience de la quantité de points de vue différents sur le sujet: l’opinion américaine qui dépeignait l’URSS comme l’empire du Mal, celle des Soviétiques qui glorifiaient tout ce qui concerne la révolution, celle des immigrés russes issus de l’aristocratie, sans oublier celle des pays qui avaient intérêt à ce que l’Union soviétique s’effondre à l’époque de la révolution.»

Le jeune musicien croit néanmoins que l’idéal de la révolution était difficile à intégrer dans la réalité de la Russie de 1917. «Cette vision que tous les hommes travailleraient ensemble pour un meilleur avenir n'était pas réaliste, puisque la plupart des Russes de l'époque avaient peu d'éducation.»

De la nostalgie et de la méfiance

Dmitri Zrajevski est titulaire d'un baccalauréat en techniques d'écriture de la Faculté de musique.

Crédit : Amélie Philibert

Si la révolution d’Octobre n’a pas forcément marqué les cœurs de Maria Bondarenko et de ses amis d’école, elle incarne néanmoins à leurs yeux les valeurs socialistes. «Et tous mes amis se reconnaissent dans ces valeurs: bonheur ailleurs que dans l’argent, importance d’un filet social, de l’éducation et des soins de santé pour tous, certaine fierté quant à son état. Je crois que l’adhésion à ces valeurs a pris le dessus sur la haine du régime, mentionne-t-elle. Ces mêmes personnes qui ont vécu des drames liés au régime soviétique éprouvent aujourd’hui une certaine nostalgie de cette époque. Soit les gens ont accepté cette part de leur histoire, soit l’État soviétique a fait une excellente propagande! Ou peut-être que cet État a réellement beaucoup donné à son peuple…»

Les parents de Dmitri Zrajevski gardent également de bons souvenirs des années soviétiques. «L’éducation était gratuite, les soins de santé accessibles et le travail assuré. C’est ma grand-mère qui nous a fortement encouragés à quitter l’URSS lors de son effondrement. Elle habitait Saint-Pétersbourg et subissait davantage que nous les effets de l’éclatement du pays. Elle ne voyait plus d’avenir pour nous en Russie.»

L'histoire familiale comportant, comme tant d’autres, des décès dans les camps staliniens et d’autres formes de répression, un certain silence a longtemps régné autour du sujet de la révolution d’Octobre dans la famille Dyachkov. «Il faut savoir que, chez les générations précédentes, la moitié de la population surveillait l’autre moitié ou se croyait surveillée! C’est un climat de méfiance qui s’est installé.»

Maria Bondarenko renchérit dans ce sens. «Jusqu’à présent, le changement de régime n’a pas corrigé ce manque de confiance envers le pouvoir en place. Si l’essentiel des valeurs démocratiques repose sur le principe de déléguer le pouvoir, il faut reconnaître que ces valeurs sont étrangères à la culture russe. Pendant des siècles, c’était Dieu qui choisissait le tsar. Toute décision qui influençait la vie du peuple venait d’en haut. Rien d’étonnant que les gens aient de la difficulté à croire que la personne au pouvoir peut représenter leur propre intérêt. Ce schème de pensée reste bien installé parmi la population. Alors si quelqu’un croit pouvoir modifier quoi que ce soit, non seulement on le traite de naïf, mais on le tient pour quelque peu stupide!» dit-elle en riant.

L’âme russe

Mme Bondarenko considère que le temps et la distance lui permettent de mieux décrypter la mentalité russe. «D’après moi, l’expression célèbre l’âme russe mystérieuse est justifiée. L’identité russe est un phénomène aussi fascinant que paradoxal! Je la conçois comme étant négative dans le sens où elle passe par l’opposition à qui nous ne sommes pas. Il en résulte une identité un peu conflictuelle, puisque nous sommes toujours prêts à vous prouver qui nous ne sommes pas.»

Et qui ne sont-ils pas, les Russes? «Des Occidentaux. Autant on ne veut pas s’identifier à eux, autant l’Occident est un symbole de prestige, un objet de désir presque métaphasique. Ce tiraillement, c’est l’histoire de la Russie des 400 dernières années!»

Dmitri Zrajevski, pour sa part, lie le caractère russe à une certaine culture de la discipline. «Il y a un désir viscéral de bien faire les choses, avec rigueur et en visant un but. Ça se traduit aussi par le respect et la manière dont ce dernier est enseigné. À l’école russe, par exemple, les élèves appellent encore les enseignants par leur prénom et leur patronyme.» Cette pratique révèle le poids accordé à la filiation et l’importance d’honorer ses ancêtres, sa culture et sa patrie. «Pour les Russes, il y a une fierté à posséder cet héritage, mais ça vient avec la responsabilité de le transmettre et de le garder vivant.»

 

Des recommandations pour plonger dans la culture russe

Cœur de chien, de Mikhaïl Boulgakov
Maria Bondarenko: «Une lecture indispensable dans les programmes d’études russes. Sans parler directement de la révolution d’Octobre, cette nouvelle fantastique permet de se plonger dans l’univers russe.»

La ferme des animaux, de George Orwell
Yegor Dyachkov: «Le roman fournit toutes sortes de correspondances et permet au lecteur d’imaginer ce que c’était que de vivre dans un système soviétique. On comprend que toutes les révolutions, quelles qu’elles soient, sont suivies de luttes internes pour le pouvoir.»

Le maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov
Dmitri Zrajevski: «Il n’y a pratiquement pas un seul Russe qui ne l’a pas lu!» Et évidemment… Tchaïkovski. «Sa Symphonie no 6 est inévitable et représente très bien l’esprit russe.»