Sur les traces de la révolution russe

  • Forum
  • Le 6 novembre 2017

  • Benjamin Augereau
Lénine et Trotski, figures de la révolution d'Octobre, en célèbrent ici le second anniversaire.

Lénine et Trotski, figures de la révolution d'Octobre, en célèbrent ici le second anniversaire.

En 5 secondes

Yakov Rabkin, professeur au Département d’histoire de l’UdeM, décrypte cet évènement marquant du 20e siècle.

Yakov Rabkin

Crédit : Amélie Philibert

Alors qu’on célèbre cette année le 100e anniversaire de la révolution d’Octobre en Russie, rencontre avec Yakov Rabkin, professeur au Département d’histoire de l’Université de Montréal et spécialiste de l’histoire de l’Union soviétique. Selon le chercheur né à Leningrad, il s’agit d’un évènement incontournable du 20e siècle, dont les effets se font sentir encore aujourd’hui.

En quelques mots, quel était l’objectif de la révolution d’Octobre?

Il s’agissait d’une tentative de construction d’une société différente, par l’abolition de l’exploitation capitaliste et la création de conditions pour l’épanouissement de l’être humain, en Russie mais aussi dans le monde. Les bolchéviques souhaitaient en effet une révolution mondiale, la suppression des frontières et des États. Le fait que L’Internationale est restée l’hymne national de l’URSS jusqu’en 1944 et que le globe terrestre figure au milieu des armoiries de l’Union soviétique est d’ailleurs significatif. Dès la fin des années 20, il est cependant apparu clair que ce projet n’aboutirait pas et qu’on devrait se résoudre à parler de «socialisme dans un seul pays».

Quelles ont été les principales conséquences de cette révolution dans le pays?

Même si la période a été marquée par une grande violence, notamment pendant la guerre civile, les années qui ont suivi la révolution d’Octobre ont été caractérisées par des transformations sociales majeures. L’ordre social a été renversé, les ouvriers et paysans ont acquis une place importante dans la société. Il s’agit aussi d’une période d’émancipation pour les femmes, qui ont obtenu des droits politiques et économiques. Une campagne massive d’alphabétisation a également été menée, et la science et la recherche ont été valorisées dans l’idéologie officielle. Les décennies suivantes ont été riches en découvertes scientifiques, tels les exploits pionniers en exploration spatiale: premier Spoutnik, premier homme dans l’espace…

Vous expliquez que le socialisme en URSS a également conduit à moderniser les pays capitalistes. Par quel mécanisme?

La révolution d’Octobre a obligé les dirigeants des pays capitalistes à concurrencer le projet socialiste qui les effrayait. Il fallait réagir à l’expansion du socialisme en Europe et dans le monde et contenir «la menace rouge». Il a ainsi fallu faire des concessions avec le mouvement ouvrier, en payant mieux les travailleurs et en leur offrant davantage de droits, et en bâtissant un système d’acquis sociaux. Ces pays ont repris certains éléments du programme socialiste pour le battre sur son propre terrain. C’est en 1936 que la France a, par exemple, mis en place les premiers congés payés. La proposition de Seconde Déclaration des droits faite par Roosevelt en 1944 aux États-Unis va également dans ce sens. On peut dire que cette concurrence explique en partie les Trente Glorieuses.

À contrario, vous écrivez* que le démantèlement de l’URSS a mené à une «démodernisation». Pourquoi?

Parce qu’il a fait reculer la région sur les plans économique, social et culturel. De nombreuses industries ont disparu, le niveau de vie a chuté, des instituts de recherche ont fermé. Lorsque je me suis rendu à Moscou au début des années 90, j’ai rencontré des gens dont les histoires m’ont frappé. Comme celles d’un professeur d’université qui vendait de la bière pour gagner sa vie, d’une pianiste qui était devenue guide touristique ou bien encore d’un médecin qui peignait des matriochkas pour survivre. On parle souvent, et avec raison, des victimes du goulag, mais il faut se souvenir que la période qui a débuté à l’élection de Boris Eltsine a aussi coûté des millions de vies. Des personnes sont mortes de faim, se sont enlevé la vie ou ont connu des tragédies familiales. Parallèlement à ça, des figures de milliardaires ont émergé, bénéficiant du transfert massif de la richesse du secteur étatique au secteur privé.

Mais cette démodernisation sociale s’est propagée hors des frontières. Pourquoi continuer à payer les ouvriers alors que la menace rouge avait disparu? La croissance des inégalités reflète la chute du taux de syndicalisation, caractéristique de nos sociétés modernes.

Quel rapport le pouvoir et la société russes entretiennent-ils avec cette période?

C’est difficile à dire, car la mémoire collective n’est pas homogène, on trouve même des jeunes de moins de 30 ans nostalgiques de l’époque soviétique, qu’ils n’ont pourtant pas connue! Il n’y a pas de ligne officielle sur cette question, je crois qu’on peut même parler de malaise. Et puis, il ne faut pas oublier que ce sont l’exploitation des travailleurs et l’écart entre les riches et les pauvres qui ont provoqué la révolution de 1917. Ce n’est pas exactement le message que les dirigeants veulent faire passer aujourd’hui, alors que cet écart reste énorme en Russie et dans plusieurs anciennes républiques soviétiques. Dans les manuels d’histoire, on présente d’ailleurs cet évènement sans s’arrêter réellement sur ses origines.

Quels sont les héritiers du système soviétique dans le monde actuel: Cuba, la Chine?

Les pays scandinaves! Le modèle social-démocrate est une autre forme de socialisme qui a réussi et a eu des retombées raisonnables et bénéfiques. Ces sociétés sont parvenues à adapter l’idée de justice sociale et le principe d’un État puissant. On pourrait également dire que Cuba est un héritier du modèle socialiste. Quant à la Chine, c’est tout le contraire. D’ailleurs, la dernière fois que je suis allé au Japon, j’ai demandé à un collègue ce qu’il y avait de communiste dans le Parti communiste chinois. Il m’a répondu en riant que c’était «le nom d’une dynastie»!

Croissance des inégalités, discriminations… On a l’impression que toutes les conditions sont réunies pour que le socialisme renaisse de ses cendres. Or, c’est tout le contraire qui semble se produire, notamment en Amérique du Sud ou en Europe.

N’oublions pas que la situation économique et sociale que nous vivons a produit dans l’histoire deux types de réactions: la révolution d’Octobre et l’élection d’Hitler. La gauche est bien souvent discréditée, notamment par les médias, dirigés pour la plupart par de grands conglomérats. On note également un retour des régimes à tendance fascisante, particulièrement en Europe.

 

* Alberto Rabilotta, Yakov Rabkin et Samir Saul, «La démodernisation en marche»La revue internationale et stratégique, janvier 2013.

  • Youri Gagarine est le premier homme à voyager dans l'espace, le 12 avril 1961. La période soviétique a été riche en découvertes scientifiques.

  • Mikhaïl Gorbatchev, dernier président de l’URSS. Son départ, le 25 décembre 1991, signe le démantèlement de l’Union soviétique.

Pour aller plus loin

Le Carrefour interdisciplinaire et interculturel du Département de littératures et de langues du monde organise ce mois-ci plusieurs activités, dont une conférence de Yakov Rabkin, où il sera question de la révolution d’Octobre.

La révolution d’Octobre: 100 ans après
Conférence prononcée par Yakov Rabkin
Le mardi 7 novembre à 16 h 30
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Projection du film La fin de Saint-Pétersbourg, de Vsévolod Poudovkine
Le mardi 14 novembre à 16 h 30
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La révolution d’Octobre dans le miroir de la littérature : construction de la mythologie soviétique
Conférence prononcée par Maria Bondarenko, du Centre de langues de l’UdeM
Le mardi 28 novembre à 16 h 30
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