Des chercheurs veulent faire la lumière sur les contaminants perfluorés

  • Forum
  • Le 14 novembre 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
L'eau contaminée à l'APFO menacerait la santé de six millions d'Américains.

L'eau contaminée à l'APFO menacerait la santé de six millions d'Américains.

Crédit : Thinkstock

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Plus de six millions d'Américains sont exposés à un produit toxique dans leur eau potable; 36 experts internationaux veulent faire la lumière sur les effets de cette contamination.

Plus de six millions d'Américains boivent de l'eau contaminée à l'acide perfluorooctanoïque (APFO), un produit chimique associé à des maladies comme les cancers du rein et du testicule, à des problèmes thyroïdiens et à l'hypercholestérolémie. De plus, l'APFO pourrait jouer un rôle dans la baisse de la réponse aux vaccins et la diminution de la qualité du sperme.

«C'est un produit qui a longtemps été utilisé pour ses propriétés lipofuges et hydrofuges, notamment dans la membrane antiadhésive des poêles en téflon et dans la fabrication du tissu imperrespirant tel le Gore-Tex. On le trouvait aussi dans les sacs de maïs soufflé pour microondes, car il empêche le gras de traverser le sac», explique le professeur Marc-André Verner, membre de l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal et professeur à l’École de santé publique de l’UdeM.

La production et l’utilisation de ce composé pendant plusieurs décennies ont mené à une vaste contamination de l’environnement, ajoute M. Verner. «Il peut être détecté dans plusieurs aliments, dans la poussière des maisons. Une grande partie de la population y est exposée.»

Avec 36 experts internationaux, M. Verner prend position dans la revue Environmental Health sur l’urgence de documenter scientifiquement la situation dans les communautés américaines aux prises avec cette contamination. «On a trouvé des concentrations préoccupantes de ce produit dans l’eau potable de certaines agglomérations où des entreprises productrices ont été en activité. Nous savons que ce composé est toxique, mais la question des conséquences d’une exposition à long terme n’est pas encore entièrement résolue.»

Bien que l’emploi de l’APFO ait été proscrit aux États-Unis en 2015 à la faveur d’une autorèglementation de l’industrie (on n’a pas cru nécessaire d’adopter une loi), on en rapporte encore les effets néfastes, puisque ce composé est toujours présent dans l’environnement.

Situation au Québec

Comme le Canada n’a pas accueilli de sociétés productrices d’APFO, les risques liés aux emplacements contaminés sont moins importants qu’aux États-Unis. «Il reste que nous pouvons mesurer ce composé dans le sang de la plupart des Canadiens, mentionne le professeur Verner. La demi-vie de ce produit chimique est d'environ trois ans, ce qui signifie que la concentration sanguine du produit diminue de moitié tous les trois ans après que l'exposition a cessé. Sa longue demi-vie devrait nous convaincre de l'urgence de limiter l'exposition à ce produit dès maintenant, puisqu’il faudra attendre plusieurs années avant que nos concentrations sanguines diminuent substantiellement.»

L’APFO fait partie de ce qu'on appelle les «contaminants persistants», un champ de recherche qu'occupe le professeur Verner depuis 10 ans, acquérant une renommée internationale remarquée par les deux auteurs principaux de la lettre, Tom Bruton et Arlene Blum, du Green Science Policy Institute de Californie. M. Verner est le seul Québécois signataire du collectif, qui compte principalement des Américains et des Européens et deux autres Canadiens, Miriam Diamond, de l'Université de Toronto, et Graham White, de Santé Canada.

Sans vouloir être alarmiste, le toxicologue rappelle que de très faibles concentrations de certaines molécules – les concentrations sanguines mesurées ici sont de l’ordre de quelques parties par milliard – peuvent avoir des effets sur la santé. «À titre de comparaison, les hormones dans notre corps ont une influence considérable à des concentrations similaires ou plus basses. Il vaut donc mieux être prudent», dit-il.

Un consensus règne dans la communauté scientifique, qui en appelle à une action immédiate de l’État. «Malheureusement, les résidants des communautés contaminées peuvent être considérés comme des sujets dans une expérience chimique non intentionnelle. Leur santé et celle de leurs enfants sont en jeu», a déclaré la professeure Arlene Blum dans le communiqué de presse diffusé le 13 novembre.

Faut-il jeter nos poêles antiadhésives? «Il y a longtemps que je n’en utilise plus dans ma cuisine; rien ne vaut les bonnes vieilles poêles en fonte», lance Marc-André Verner, qui tient à préciser toutefois que l’exposition par les poêles représente une fraction de l’exposition totale à l’APFO.