Réanimation: le personnel sauve moins les bébés que les adultes

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  • Le 14 novembre 2017

  • Mathieu-Robert Sauvé
La réanimation en néonatologie pose des problèmes éthiques complexes.

La réanimation en néonatologie pose des problèmes éthiques complexes.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Une équipe de l’Université de Montréal étudie l’approche du personnel médical quand vient le temps de pratiquer des manœuvres de ressuscitation sur des patients de différents âges.

Arrive à l’hôpital une femme sur le point d’accoucher d’un fœtus âgé de 24 semaines qui a 50 % de chances de survie. Aux soins intensifs, cinq autres patients âgés de 0 – un bébé né à terme mais qui respire avec difficulté – à 54 ans sont entre la vie et la mort. Que faites-vous?

Voilà le genre de dilemmes auxquels sont confrontés quotidiennement les membres du personnel médical des grands centres hospitaliers urbains. «Les décisions de vie et de mort chez les patients gravement malades sont parmi les plus difficiles à prendre en médecine; devant ces questions, les nouveau-nés sont traités différemment», écrivent Amélie Du Pont-Thibodeau et trois collaboratrices dans un article qui vient de paraître dans The Journal of Pediatrics.

Les auteures – dont trois sur quatre sont médecins – y présentent les résultats d’une recherche menée auprès de 50 médecins résidents et 30 infirmières qui travaillent dans des unités de soins intensifs d’hôpitaux pédiatriques montréalais. «Nous savions qu’il existait des différences dans l’approche de la mort dans les unités de soins intensifs, mais nous voulions en apprendre davantage sur la façon dont le personnel médical détermine s’il agit dans l’intérêt des patients vulnérables et pourquoi son attitude diffère en fonction de l’âge du malade», explique la Dre Du Pont-Thibodeau, première auteure de l’article.

Leur étude révèle en effet que, lorsqu’ils sont confrontés à des cas de patients qui se trouvent entre la vie et la mort, les membres des équipes médicales sont plus favorables à des manœuvres de réanimation pour les adultes et les enfants que pour les nouveau-nés. «Les répondants ont déclaré accepter généralement mieux la mort pour les nouveau-nés, même lorsque les pronostics liés à la réanimation sont comparables à ceux pour les patients plus âgés», indiquent-elles.

Qui sauver?

Le questionnaire distribué aux participants comprenait quatre questions (Procéderez-vous à l’intubation, à la ressuscitation et à l’admission aux soins intensifs? Si les parents refusent la ressuscitation, allez-vous respecter leur décision? Pensez-vous que l’intubation, la ressuscitation ou l’admission aux soins intensifs est dans l’intérêt du patient? Si c’était votre enfant et que vous étiez le médecin, quelle serait votre décision?) comportant chacune quatre choix de réponses (toujours, généralement, parfois ou jamais). Après avoir distribué le questionnaire, la Dre Du Pont-Thibodeau, chercheuse principale, a rencontré chaque répondant pour une entrevue semi-dirigée.

«Jusqu’où doit-on aller pour sauver un patient? Ce genre de décisions est très complexe, d’autant plus que, dans le cas des nouveau-nés et des bébés, l’influence des parents est déterminante», mentionne la clinicienne, qui consacre à cette question ses études de doctorat sous la direction de la Dre Annie Janvier, professeure à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Très souvent, la décision de l’équipe médicale, que celle-ci penche d’un côté ou de l’autre, sera prise selon les possibilités de survie et de survie sans séquelles. Des variables qui se modifient en fonction des avancées de la néonatologie. «Certaines manœuvres qui étaient risquées il y a quelques années s’accompagnent aujourd’hui d’un bon pronostic. Mais ce n’est pas toujours facile de décider quand on est dans le feu de l’action», dit-elle.

Voilà ce qui l’a le plus surprise dans cette recherche. «Plusieurs personnes jugent que la réanimation est dans l'intérêt du nouveau-né, mais seraient prêtes à ne pas l’entreprendre à la demande des parents. Or, cette demande ne serait pas respectée pour des patients plus âgés», illustre-t-elle.

Il faut en parler

Pour la doctorante, ce sujet fait l’objet de discussions constantes dans les unités de soins intensifs, et c’est heureux. «Nous voyons parfois revenir des enfants que nous avons contribué à sauver par le passé. Il arrive alors que nous nous posions la question “Et si nous n’avions rien fait?”» confie-t-elle.

Par opposition, on sait que le système de santé consacre une importante portion de son budget aux soins prodigués dans les six derniers mois de vie des patients. «La société devra réfléchir à ces questions, mais elles sont délicates à aborder», commente-t-elle.

Même si la mortalité infantile a beaucoup diminué depuis un siècle, la mort frappe encore les nouveau-nés. Au CHU Sainte-Justine, une cinquantaine de bambins par année décèdent. Comment se porte le moral des équipes médicales devant une telle réalité? «Ce n’est jamais simple, mais nous avons aussi de merveilleuses histoires à raconter, celles d’enfants dont les chances de survie étaient faibles et qui s’en sont bien sortis», répond la Dre Du Pont-Thibodeau.