Enfants en milieu substitut: un facteur diminue la probabilité de réunir les familles

  • Forum
  • Le 1 décembre 2017

  • Martin LaSalle
Le manque de ressources et de services psychosociaux peut diminuer les chances qu’un enfant placé en milieu substitut puisse réintégrer sa famille biologique.

Le manque de ressources et de services psychosociaux peut diminuer les chances qu’un enfant placé en milieu substitut puisse réintégrer sa famille biologique.

Crédit : Thinkstock

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Selon une étude de Tonino Esposito, il existe une cause systémique qui réduit les chances qu’un enfant en milieu substitut puisse réintégrer sa famille biologique.

Il existe plusieurs facteurs individuels et familiaux qui influent sur la probabilité qu’un enfant placé en milieu substitut – famille d’accueil, centre de réadaptation – puisse réintégrer sa famille biologique. Mais il en est un nouveau qui s’avère systémique, soit la vulnérabilité socioéconomique, indépendamment de la nature de l’offre des services psychosociaux et des dépenses de l’État qui y sont associées. En fait, plus une région accueille un grand nombre de familles en situation de vulnérabilité socioéconomique, plus la probabilité de réunification des familles diminue, et ce, peu importe l’environnement familial.

C’est ce que mettent en lumière des résultats obtenus par le professeur Tonino Esposito, de l’École de travail social de l’Université de Montréal, et une équipe de chercheurs à l’issue d’une étude longitudinale menée auprès de 40 000 enfants placés dans un milieu substitut.

M. Esposito s’intéresse plus particulièrement aux facteurs qui favorisent ou défavorisent la réunification des familles après qu’un enfant a été placé pour plus de 72 heures en milieu substitut. Dans un volet précédent de cette étude, il avait établi que la négligence, la toxicomanie et les problèmes de santé mentale des parents étaient des facteurs déterminants pour le retour des enfants à la maison. À partir de données cliniques provenant du Directeur de la protection de la jeunesse et des 166 centres locaux de services communautaires du Québec (CLSC), il avait observé que le taux global de réunion des familles s’élevait à près de 68 %. Toutefois, ce taux variait de 38 à 92 % selon les territoires des CLSC, soit un écart de 142 %.

Un indicateur de consultation des services psychosociaux

Tonino Esposito

Crédit : Amélie Philibert

Au-delà des prédispositions individuelles et familiales, Tonino Esposito a cherché à savoir quelle proportion de cet écart pouvait être attribuable à la vulnérabilité socioéconomique des familles, aux dépenses préventives de l’État en services sociaux par enfant et aux taux d’utilisation des services psychosociaux.

«Nous savons que les parents qui vivent dans la pauvreté ont souvent du mal à trouver un équilibre entre les exigences financières de base, comme la nourriture, l'hébergement, le transport, l'habillement, les soins de santé et les besoins éducatifs. Combinés, les difficultés parentales, la pauvreté et le manque de ressources et de services psychosociaux peuvent aggraver les défis auxquels font face ces familles, indique M. Esposito. Nous avons donc créé un indicateur exploratoire qui permet de mesurer la variation de l'offre des services psychosociaux aux familles, selon les territoires de CLSC, afin d’éventuellement pouvoir mieux intervenir auprès d’elles.»

Grâce à cet indicateur, il a noté que, pour l’ensemble du Québec, il y a une moyenne de 7 parents qui consultent par tranche de 1000 adultes. Or, derrière cette moyenne se camoufle une variation allant de 2 à 25 parents qui consultent pour la même tranche.

Qui plus est, selon les territoires de CLSC, les coûts des services psychosociaux par enfant varient de 72 %.

«Nous avons réalisé que le coût des services par enfant est moins élevé à Montréal que dans le nord du Québec, explique M. Esposito. Puisque nous ne comprenons pas encore à quoi cette variation est attribuable, nous avons normalisé les données.»

L’importance de la vulnérabilité socioéconomique

Ainsi, chez les enfants de moins de 5 ans, 24 % de la variation du taux de réunification par territoire (qui est de 142 %) est due aux facteurs liés à la vulnérabilité socioéconomique des familles, aux consultations psychosociologiques et aux dépenses préventives en services sociaux.

Parmi les enfants de 5 à 11 ans, ces facteurs expliquent 12,5 % de la variation du taux de réunion des familles, comparativement à 21,4 % chez les adolescents de 12 à 17 ans.

«Ce que nous constatons relativement aux services psychosociaux et aux dépenses pour lesdits services, c’est que plus un territoire accueille un grand nombre de familles en situation de vulnérabilité socioéconomique, plus on y observe une diminution de la probabilité de réunification familiale, poursuit le professeur Esposito. Et ces facteurs sont systémiques, c’est-à-dire qu’ils sont indépendants de la situation vécue à l’intérieur de chaque famille dont un enfant a été placé.»

Ainsi, malgré les investissements majeurs du gouvernement québécois dans des programmes sociaux destinés à réduire la pauvreté et l’exclusion sociale des enfants, l’étude de Tonino Esposito et des membres de son équipe montre que la vulnérabilité socioéconomique est en soi un élément important de la possibilité de réunification des familles.

«Les prochaines étapes de cette étude longitudinale verront à cerner, en collaboration avec le Directeur de la protection de la jeunesse et le ministère de la Santé et des Services sociaux, l’étendue, la fréquentation, l’accès, la diversité et la qualité des services dans les quartiers et régions où se trouve une forte concentration de familles avec enfants en situation de vulnérabilité socioéconomique, ajoute M. Esposito. L’idée n’est pas de stigmatiser ces familles dont les besoins sont grands, mais d’agir auprès d’elles afin de diminuer les répercussions néfastes liées aux conditions de vie difficiles.»