La conduite responsable en recherche-création: un défi à relever avec créativité!

L’aspect innovant de la recherche-création, par exemple dans le secteur des musiques numériques, est une source de défis éthiques importants pour les chercheurs-créateurs.

L’aspect innovant de la recherche-création, par exemple dans le secteur des musiques numériques, est une source de défis éthiques importants pour les chercheurs-créateurs.

Crédit : Amélie Philibert

En 5 secondes

Le secteur de la recherche-création est en plein essor dans les universités, et en raison de son caractère interdisciplinaire il doit définir ce qu’est une «conduite responsable».

La recherche-création est un secteur innovant qui se situe au carrefour de l’art, du design et de la recherche académique. Sur son site, le Bureau de la recherche de l’Université de Montréal la qualifie de phénomène «à la fois disciplinaire, interdisciplinaire, transdisciplinaire, voire indisciplinaire». Chevauchant la théorie et la pratique, ce champ d’action, qui est en croissance dans les universités canadiennes, «appelle au développement d’une culture du dialogue entre ses principaux acteurs afin de susciter un effet d’émulation, tant du côté de la recherche que de celui de la création».

Mais l’aspect innovant de la recherche-création est également une source de défis éthiques importants pour les chercheurs-créateurs, les universités et les bailleurs de fonds. Comment appliquer des normes de l’éthique de la recherche habituellement utilisées pour encadrer la recherche dans les sciences sociales ou les sciences de la vie à des recherches créatives qui peuvent présenter des niveaux et des types de risque très différents? Comment les normes de l’intégrité scientifique, telles que l’attribution de l’autorat, la gestion des conflits d’intérêts ou l’évaluation et la valorisation de la productivité scientifique, sont-elles articulées dans un contexte interdisciplinaire qui peut produire des articles scientifiques comme des œuvres artistiques? «Quel statut possède l’étudiant en bio-informatique qui m’a aidé dans une œuvre que j’ai exposée au Musée de la civilisation? Si j’avais écrit un article scientifique, il serait coauteur, mais dans le cas présent, il ne peut pas être coartiste… Des situations semblables, il y en a constamment», fait observer François-Joseph Lapointe, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal, où il dirige le Laboratoire d’écologie moléculaire et d’évolution. À l’Université, la recherche-création s’affiche aussi au Département des littératures de langue française et à la Faculté de musique, entre autres.

Depuis une dizaine d’années, ce biologiste a étendu son expertise aux arts, terminant en 2012 un doctorat en études et pratiques des arts à l’UQAM avant de poursuivre des travaux multimédias qu’il présente à l’occasion de différentes performances. La revue Nature a fait écho à sa démarche novatrice dans un article en 2013. Aujourd’hui, environ 60 % de son financement provient du volet «bioart» de son activité professionnelle. «Cela signifie-t-il que je peux consacrer trois jours de ma semaine à la création artistique? Bien sûr que non, car j’ai une charge d’enseignement; je dois encadrer mes étudiants, faire de la recherche, etc. Les règles institutionnelles ne sont pas adéquates», dit-il. Dans ce contexte, comment le chercheur peut-il savoir ce qui constitue une conduite responsable en recherche?

«Action concertée»

Bryn Williams-Jones

Selon Bryn Williams-Jones, directeur des programmes de bioéthique de l’Université et professeur à l’École de santé publique de l’UdeM, «les universités doivent s’adapter à ce nouveau type de chercheurs, comprendre leur réalité et les soutenir dans leur travail de recherche et de création. Cela implique peut-être, parfois, que des nuances soient apportées à des mesures de gouvernance en éthique de la recherche et en matière d’intégrité scientifique, et suppose certainement une prise de conscience des spécificités de ce que devrait être une conduite responsable en recherche-création».

M. Williams-Jones a obtenu au début de l’année 2017 une subvention du programme Actions concertées du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC), en collaboration avec la Direction des affaires éthiques et juridiques du Fonds, pour mener un projet de deux ans sur cette question. «Nous avons rassemblé une équipe interdisciplinaire avec des expertises en bioéthique, design et recherche-création et nous nous penchons actuellement sur l’analyse de ces défis éthiques.» Les cochercheurs de l’équipe sont François-Joseph Lapointe (biologie, recherche-création), Philippe Gauthier (design) à la Faculté de l’aménagement et Marianne Cloutier (histoire de l’art), étudiante postdoctorale au Département de sciences biologiques. Une dizaine d’étudiants et de chercheurs de quatre universités (UdeM, UQAM, Sherbrooke et Harvard) participent également à ce projet.

«Le but du projet est de concevoir divers outils de formation relatifs à la conduite responsable en recherche-création, qui seront pertinents et adaptés aux besoins des chercheurs-créateurs et des comités d’éthique, aux organisations et aux bailleurs de fonds», mentionne Bryn Williams-Jones. Pour s’assurer que les perspectives et les besoins des différentes parties prenantes ont été pris en compte, l’équipe a organisé un atelier de deux jours grâce à une subvention Connexion du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada les 16 et 17 novembre dernier à l’Université Concordia. Environ 70 personnes des communautés de la recherche-création et de la conduite responsable en recherche y ont participé. «Le FRQSC insiste beaucoup sur le volet application de notre travail», commente Philippe Gauthier, qui explique que plusieurs étudiants en design se sont joints à lui pour entamer un processus de codesign d’outils de formation pratique qui répondent aux principaux défis éthiques.

«Actuellement, il n’existe pas de guide permettant d’aider les chercheurs-créateurs aux prises avec des questionnements sur la meilleure approche à adopter dans telle ou telle circonstance», signale M. Williams-Jones.

Son projet culminera en 2018 par le lancement d’une «série d’outils en ligne destinés tant à la communauté de la recherche-création qu’aux acteurs les soutenant tels que les directions de la conduite responsable en recherche des universités, les membres des comités d’éthique et les organismes subventionnaires». Projet innovant sur le plan canadien et même international, cette recherche vise à contribuer à un dialogue ouvert et constructif entre les chercheurs-créateurs et les divers acteurs institutionnels, pour que «chacun soit mieux outillé pour reconnaître les situations problématiques et trouver les réponses éthiques adéquates afin que les pratiques de recherche-création innovantes soient aussi éthiquement exemplaires».