Alcool au volant: Canadiens et Québécois en faveur d’un resserrement de l’évaluation du risque de récidive

Selon Statistique Canada, il y a eu 72 039 arrestations pour conduite avec facultés affaiblies en 2015, soit un taux de 201 cas pour 100 000 habitants.

Selon Statistique Canada, il y a eu 72 039 arrestations pour conduite avec facultés affaiblies en 2015, soit un taux de 201 cas pour 100 000 habitants.

Crédit : Thinkstock

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Sachant qu’un contrevenant sur quatre récidivera après une première infraction pour conduite en état d’ébriété, faut-il ou non resserrer l’évaluation du risque de récidive, quitte à punir un innocent?

Pas moins de 70 % de la population canadienne – et 72 % des Québécois – est d’avis qu’il faut privilégier la sécurité routière et non demander la clémence lorsque vient le temps d’évaluer si des personnes ayant déjà été arrêtées pour conduite d’un véhicule en état d’ébriété sont à risque de récidive.

Et, parmi les 30 % qui sont en faveur d’une certaine clémence à leur endroit, on trouve davantage d’hommes, de conducteurs ayant des points d’inaptitude et des consommateurs de cannabis.

C’est ce qui ressort d’une étude menée auprès de 1213 Canadiens et dont les résultats sont parus récemment dans la revue scientifique Accident Analysis & Prevention, à laquelle a pris part Louise Nadeau, professeure honoraire du Département de psychologie de l’Université de Montréal.

Ce coup de sonde scientifique survient après plusieurs recherches en neurosciences qui ont permis de désigner les facteurs qui peuvent augmenter le risque de prendre le volant après avoir bu, dont une mémoire défaillante.

«Le temps était venu de savoir ce que pensent les Canadiens de la façon dont on évalue le risque qu’une personne récidive, si leur opinion est en adéquation avec les lois et règlements en vigueur à cet égard», explique Mme Nadeau.

Des analyses du risque de récidive imprécises

Selon Statistique Canada, il y a eu 72 039 arrestations pour conduite avec facultés affaiblies en 2015, soit un taux de 201 cas pour 100 000 habitants.

Outre les dispositions du Code criminel qui s’appliquent lorsqu’une personne est arrêtée pour avoir conduit en état d’ébriété, les lois provinciales sur la sécurité routière prévoient notamment la suspension du permis de conduire, des amendes et l’obligation de se soumettre à une évaluation du risque de récidive avant que le contrevenant récupère son permis.

«Ces programmes d’évaluation ont une certaine importance, puisqu’on sait que 25 % des contrevenants vont récidiver à la suite d’une première infraction, indique Louise Nadeau. Or, les analyses ne permettent pas de dire avec précision lesquels vont recommencer.»

Que faire alors? Évaluer plus sévèrement quitte à faire une erreur et à punir quelqu’un qui n’est pas à risque ou évaluer moins sévèrement et laisser un potentiel conducteur dangereux sur les routes?

Primauté à la sécurité routière

Louise Nadeau

Crédit : Amélie Philibert

C’est le dilemme qu’a soumis l’équipe de chercheurs aux participants de l’étude selon trois cas hypothétiques; les participants devaient juger si les contrevenants risquaient de récidiver et, si oui, ceux-ci étaient soumis à de sévères peines et conditions pour retrouver leur permis de conduire.

• Alex, célibataire et travailleur de la construction âgé de 40 ans, arrêté tandis qu’il conduisait avec un taux d’alcoolémie plus de deux fois supérieur (0,172) à la limite permise (0,08). Vingt ans plus tôt, il avait été arrêté pour la même raison et avait alors heurté un autre véhicule, accident qui avait fait un blessé mineur. L’évaluateur ne le croit pas à risque de récidive.

• Marie, 35 ans, enseignante au primaire. Mère de trois enfants de 8, 10 et 16 ans, elle a perdu son mari il y a 18 mois, emporté par un cancer. On vient de l’arrêter pour conduite en état d’ébriété, son taux d’alcoolémie étant près du double (0,14) de la limite autorisée. L’évaluateur craint qu’elle récidive.

• Guy, 50 ans, séparé et vendeur de pièces d’autos. À 30 ans, il s’est fait arrêter en raison d’un taux d’alcoolémie de 0,16. Même scénario à 40 ans, ce qui lui a valu une suspension de permis de trois ans. L’évaluateur le croit toujours susceptible de récidiver, mais un juge invalide cette analyse en invoquant que les évènements remontent à 10 ans.

Pris dans leur ensemble, ces trois conducteurs ont été jugés à risque de récidive par 70 % des répondants. Les femmes (75,6 %) sont plus nombreuses que les hommes (64,5 %) à pencher pour une plus grande protection du public – notamment dans les cas d’Alex et de Guy. Le cas de Marie a été jugé moins sévèrement par tous les répondants.

«Et, parmi les 30 % de répondants qui optent pour une certaine clémence dans l’analyse du risque de récidive, il y a ceux qui boivent plus que l’ensemble des participants, ceux qui disent consommer du cannabis et ceux qui rapportent avoir déjà bu de l’alcool avant de conduire», précise Mme Nadeau.

Il existe aussi des disparités selon la région où l’on habite au Canada. C’est dans les provinces de l’Atlantique que l’on est le plus sévère (75,4 %), suivies du Québec (71,9 %) – où l’on juge d’ailleurs plus durement les cas de Marie et de Guy. À l’inverse, c’est la Colombie-Britannique qui compte le moins de participants en faveur d’un resserrement de l’analyse du risque de récidive (62,9 %).

«J’ai été agréablement surprise de constater que le Québec appuie fortement l’idée qu’il faut éviter de laisser des conducteurs potentiellement dangereux sur la route, admet Louise Nadeau, qui est aussi présidente du conseil d’administration d’Éduc’alcool. L’idée qu’un permis de conduire est un privilège et non un droit semble avoir fait son chemin et c’est une excellente nouvelle!»

Légalisation du cannabis: risque accru pour la sécurité routière

La légalisation du cannabis au Canada n’a rien pour rassurer Louise Nadeau en ce qui a trait à la sécurité routière.

«L’interaction alcool-cannabis est redoutable et on le sait depuis quelques décennies, indique-t-elle. Des études néerlandaises ont démontré que, même avec un taux d’alcoolémie moindre que 0,08, la consommation de cannabis en concomitance a pour effet d’affaiblir autant nos facultés que si l’on avait bu au-delà de la limite permise.»

Et la technologie ne permettant pas de détecter hors de tout doute raisonnable à quel moment la consommation de cannabis est survenue, «la preuve d’une conduite avec facultés affaiblies par le cannabis s’avère pratiquement inadmissible devant les tribunaux», estime-t-elle.

Aussi Louise Nadeau juge-t-elle que, pour assurer une meilleure sécurité sur les routes, «il faut renforcer la culture de la modération et la notion qu’on a besoin de toutes ses facultés pour conduire».

Et c’est là que les résultats de l’étude qu’elle et ses collègues ont menée prennent leur importance. «Les lois et les règlements doivent être en conformité avec l’opinion d’une bonne proportion de la population pour être efficaces ou, à tout le moins, acceptés, conclut Mme Nadeau. Autrement, on aura de beaux règlements rassurant les élus, mais qui, en pratique, ne changeront pas grand-chose.»