Extrême droite au Québec: un phénomène social et politique en croissance?

  • Forum
  • Le 13 décembre 2017

  • Martin LaSalle
L’extrême droite au Canada et au Québec s’avère très fragmentée. Mais bien que la base demeure encore fragile, il ne faut pas sous-estimer l’effet sournois qu’ont les discours à caractère haineux.

L’extrême droite au Canada et au Québec s’avère très fragmentée. Mais bien que la base demeure encore fragile, il ne faut pas sous-estimer l’effet sournois qu’ont les discours à caractère haineux.

Crédit : Youtube

En 5 secondes

Le phénomène de l’extrême droite au Québec est-il en progression ou bénéficie-t-il seulement d’une visibilité accrue? Des experts ont abordé le sujet au cours d’une table ronde tenue à l’UdeM.

Différentes manifestations associées à des groupes d’extrême droite ont fait les manchettes au cours des derniers mois au Québec et on peut avoir l’impression que les idées qu’ils véhiculent trouvent un écho dans l’opinion publique et dans le discours politique. Mais est-ce bien le cas?

Globalement, l’apparition de groupuscules tend à appuyer l’idée d’une certaine montée de l’extrême droite au Québec, mais il s’agit surtout de coalitions éphémères, fragiles et artificielles. Néanmoins, la résonance de leur discours sur les plateformes numériques semble engendrer une banalisation d’idées préconçues et de propos négatifs à l’endroit de certaines communautés.

C’est ce qu’ont fait valoir trois experts réunis à l’occasion d’une table ronde tenue par le Centre d'études et de recherches internationales de l’Université de Montréal le 6 décembre et à laquelle près de 80 personnes ont pris part.

Extrême droite, droite radicale… De quoi parle-t-on?

Samuel Tanner

Crédit : Amélie Philibert

Depuis 2013, deux chercheurs mènent une enquête sur le terrain au cours de laquelle ils ont rencontré – non sans difficulté – une cinquantaine de personnes membres de ces groupes ou qui l’ont été. Ils en avaient contacté environ 300, mais seulement 50 (que des hommes) ont consenti à parler.

Avant de les interviewer, Samuel Tanner, professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, et Aurélie Campana, des Hautes Études internationales de l’Université Laval, ont dû définir ce que sont ces courants de droite et en quoi ils se distinguent.

«D’un côté, il y a l’extrême droite, qui renvoie à une idéologie clivante au chapitre de la race, de la religion et de l’origine ethnique, qui revendique l’usage de la violence pour passer son message, indique Samuel Tanner. Et de l’autre, il y a la droite radicale, qui s’en écarte en adoptant des positions très critiques à l’endroit des élites et des bien-pensants, comme le fait The Rebel Media au Canada.»

«La droite radicale a un style populiste et tient un discours nationaliste et anti-immigration, ajoute Aurélie Campana. Elle ne revendique pas la violence, mais elle ne la condamne pas non plus et, en ce sens, ses propos n’en sont pas moins dangereux.»

Tous deux ont désigné quatre types de groupes qui se côtoient tant au Québec qu’au Canada:

• les groupes semi-clandestins potentiellement violents (néonazis, skinheads);

• les nostalgiques et les réformistes nativistes (ultranationalistes identitaires qui se portent à la défense de valeurs culturelles et les instrumentalisent pour en faire un récit fondé sur l’appartenance nationale);

• les groupes en marge des mouvements politiques établis, comme La Meute et Storm Alliance (semblables aux nostalgiques et réformistes, mais dont le discours s’entend davantage; ils sont contre l’establishment et les élites, et ont un rapport ambigu avec la violence);

• et les «vigilants»: ils se posent en gardiens de l’ordre face aux autorités qu’ils jugent inaptes à le maintenir; ils exercent un contrôle sociétal plutôt que social et ils portent leurs discours et actions en ciblant des collectivités dont les valeurs ne correspondent pas aux valeurs nativistes – c’est-à-dire de ceux qui sont nés au pays.

«Il y a une absence de consensus sur ce qu’est l’extrême droite, l’ultradroite et la droite radicale, mais elles forment une nébuleuse composée de groupes peu ou pas liés à des partis politiques traditionnels, qui dénoncent le pluralisme, le multiculturalisme, la démocratie et son fonctionnement», soulignent Aurélie Campana et Samuel Tanner.

Victimes de la mondialisation de l’économie

Sociologue et chercheuse au Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique, Denise Helly mentionne que l’extrême droite a refait surface dans le monde, au cours des dernières décennies, à la faveur de la mondialisation de l’économie et d’une «triple bifurcation qui en a découlé».

«D’une part, le déclin des secteurs manufacturier et de l’industrie lourde a sapé la classe moyenne des emplois, explique-t-elle. Depuis 30 ans, les emplois qui se créent requièrent plus de compétences et nombreux sont les laissés-pour-compte qui éprouvent de plus en plus de difficulté à jouer un rôle dans la société.»

D’autre part, il y a une accentuation des flux migratoires et des emplois précaires. «Statistiquement, nous sommes dans une période de plein emploi, mais dans la réalité, on a assisté à une baisse et à une précarisation des emplois, qui se sont traduites par des statuts temporaires, le travail à temps partiel, la sous-traitance», poursuit-elle.

«Enfin, la financiarisation de l’économie entraîne des bulles spéculatives, car il y a moins de secteurs où investir: il ne se crée presque rien en matière d’emploi durable», remarque Mme Helly.

Selon elle, toutes ces transformations se répercutent sur le statut social des individus, tant sur leur position dans la hiérarchie sociale que sur la façon dont ils se perçoivent dans cette hiérarchie.

«Vivant surtout en région rurale ou périurbaine, les victimes de la mondialisation n’ont aucun moyen pour manifester le déclin de leur statut, pas de moyens pour se défendre et pour se reconstruire, soutient la sociologue. Avec les pertes de revenus qu’ils subissent, ils craignent pour leur statut social et celui de leurs enfants: ils adoptent donc des valeurs liées à la nation, à la moralité et à la masculinité.»

Des mouvements très fragmentés, mais actifs sur les réseaux sociaux

Selon les données partielles de la recherche qu’effectuent Samuel Tanner et Aurélie Campana afin de brosser le tableau de l’extrême droite au pays, cette mouvance s’avère très fragmentée, surtout au Québec – exception faite de La Meute.

«En général, ces mouvements ne durent pas, en raison des tensions vécues à l’intérieur même des groupuscules, dit M. Tanner. Les objectifs du suprémacisme blanc et du nationalisme demeurent des points qu’ils ont en commun, mais les nuances divisent les membres et finissent par scinder les groupes.»

Toutefois, ces groupes s’avèrent particulièrement actifs sur les réseaux sociaux, notamment à travers des pages Facebook privées, des blogues et blogues vidéos, ainsi que des webémissions.

«Ces plateformes agissent comme des incubateurs d’idées, de communautés et de rencontres, note Samuel Tanner. Les regroupements usent de toutes sortes de moyens pour recruter de nouveaux membres – dont de nombreux jeux-questionnaires tendancieux – et, en observant la hausse des crimes haineux en 2015, principalement à l’endroit des communautés musulmanes, on peut penser que leurs démarches ont des répercussions sociales importantes.»

Banalisation du rejet des «autres»

Par ailleurs, les membres de ces groupes utilisent aussi les réseaux sociaux comme «armes de destruction de réputation: l’intimidation individuelle à laquelle plusieurs s’adonnent constitue de la violence manifeste», témoigne le professeur.

Parallèlement, les groupes d’extrême droite déploient beaucoup d’efforts pour rendre leur discours et leur image plus acceptables «entre autres en portant des tenues plus soignées et en employant des euphémismes pour rendre leur discours plus convenable, ajoute M. Tanner. Ils s’organisent et maîtrisent de plus en plus leur visibilité et ce polissage a un certain effet séducteur sur ceux qui cherchent des réponses à leurs questions identitaires».

C’est ce qui pourrait expliquer en partie ce que Samuel Tanner appelle la «banalisation du rejet des autres, d’une certaine forme de violence, et la manifestation assumée des comportements racistes» qu’il dit observer au Québec comme au Canada.

«Si la base demeure encore fragile, il ne faut pas sous-estimer l’effet sournois qu’ont les discours à caractère haineux auprès par exemple des loups solitaires», prévient-il.