Contaminants: les agences de santé publique ignorent le risque pour les nourrissons

  • Forum
  • Le 15 janvier 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
La concentration de contaminants persistants serait plus importante chez le nourrisson que chez la mère après quelques mois d'allaitement.

La concentration de contaminants persistants serait plus importante chez le nourrisson que chez la mère après quelques mois d'allaitement.

Crédit : Thinkstock

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Une étude internationale menée à l’Université de Montréal révèle les lacunes des agences gouvernementales en matière de contamination par les produits perfluorés chez les nourrissons.

Marc-André Verner

Une nouvelle étude parue dans la revue Environment International démontre que le bébé nourri au lait maternel pourrait être beaucoup plus exposé que sa mère à certains contaminants persistants comme l’acide perfluorooctanoïque (APFO) en raison d’une bioaccumulation du contaminant s’échelonnant sur plusieurs années chez la mère et d’un transfert vers l’enfant durant l’allaitement. «Une étude allemande a mesuré des concentrations sanguines d’APFO quatre fois plus importantes chez les bébés que chez leur mère après six mois d’allaitement», résume Marc-André Verner, professeur au Département de santé environnementale et santé au travail de l'Université de Montréal et chercheur à l’Institut de recherche en santé publique de l’UdeM.

À la lumière de ces nouvelles données, il semble inconcevable que les grandes agences de protection de la santé publique, telles que l’Environmental Protection Agency aux États-Unis et Santé Canada de ce côté-ci de la frontière, n’aient pas pris en considération l’exposition du nourrisson et du fœtus à l’APFO dans l’établissement des concentrations tolérables de ce produit auxquelles on peut être soumis quotidiennement alors que sa toxicité développementale est bien documentée. «Ne pas tenir compte de l'exposition prénatale ou par l’allaitement peut entraîner une sous-estimation du risque potentiel des contaminants persistants pour le développement du fœtus et de l'enfant», peut-on lire dans l’article signé par M. Verner et sa stagiaire Kyra Kimberly Kieskamp, ainsi que par Rachel Rogers Worley et Eva Daneke McLanahan, de l’Agency for Toxic Substances and Disease Registry, basée en Géorgie, aux États-Unis. Par exemple, les concentrations maximales acceptables d’APFO dans l’eau potable proposées par l’Environmental Protection Agency (70 parties par billion, ou ppt pour part per trillion) et Santé Canada (200 ppt) sont beaucoup plus élevées que les valeurs proposées par M. Verner et ses collègues, qui tiennent compte de l’exposition développementale (entre 1,9 et 14 ppt).

Marc-André Verner tient à dire que ce phénomène n’annule pas les bienfaits de l’alimentation au sein pour les premiers mois de la vie, comme le recommande notamment l’Organisation mondiale de la santé. «En aucun cas ces résultats ne doivent décourager les femmes d’allaiter leurs bébés. Ce que nous disons, c’est que les organismes de protection de la santé publique doivent considérer cette voie d’exposition dans l’établissement de valeurs d’exposition acceptables aux contaminants de ce type, comme au moment de déterminer la concentration maximale acceptable dans l’eau potable. Les valeurs actuelles sont beaucoup trop permissives.»

Autorégulation en 2015

Rappelons que les contaminants perfluorés de ce type étaient présents dans le revêtement des poêles antiadhésives, les sacs de maïs soufflé pour microondes et d’autres produits de consommation. Aux États-Unis, où l’on a produit et utilisé à grande échelle l’APFO, une entente a été conclue entre l’Environmental Protection Agency et les huit principales compagnies de l’industrie des composés perfluorés afin de stopper sa production, son utilisation et ses émissions entre 2006 et 2015. Mais étant donné que la demi-vie de ce produit atteint plusieurs années, on sait qu’il est encore présent dans la population. «Les dernières enquêtes populationnelles au Canada et aux États-Unis ont démontré que la vaste majorité des individus ont une concentration d’APFO mesurable dans leur sang», rappelle le professeur Verner. Il s’agissait de concentrations minimes, de l’ordre de quelques parties par milliard, précise-t-il, mais des études épidémiologiques ont révélé des associations entre de telles concentrations sanguines et certains effets sur la santé humaine.

Le Canada, qui n’a jamais accueilli de compagnies productrices d’APFO, serait moins à risque que son voisin du Sud, mais les Canadiens ne sont pas exempts pour autant d’une contamination par l’eau potable et la nourriture.

Un modèle applicable

«Pour différentes raisons pratiques et éthiques, il est difficile de mesurer les concentrations sanguines de contaminants de ce type chez un fœtus ou un nourrisson. Nous avons donc mis au point un modèle pour estimer ces concentrations de composés perfluorés sans avoir à prélever d’échantillon sanguin chez l’enfant.»

Encore faut-il que les agences gouvernementales acceptent de tenir compte de ces données, ajoute le toxicologue. L’effet des contaminants de l’environnement sur les fœtus et les nourrissons est connu depuis longtemps. Pourtant, les agences semblent avoir ignoré cette réalité. «À ce jour, les concentrations quotidiennes tolérables pour l'APFO étaient fondées sur l’exposition chez l'adulte, même dans les cas où l'effet critique était la toxicité pour le développement», peut-on lire dans la conclusion de l’article.

Les contaminants d’origine industrielle comme l’APFO ont été associés à des problèmes de santé comme le retard de croissance et un faible poids des bébés à la naissance. À plus long terme, on soupçonne ce produit d’être responsable d’une diminution de la production de spermatozoïdes et de la baisse de la réponse immunitaire à la vaccination.

Le professeur Verner croit qu’il faut poursuivre les recherches sur les contaminants persistants, car on ignore beaucoup de leurs répercussions sur la santé publique; il a été l’un des cosignataires d’une déclaration d’experts des quatre coins du monde allant dans ce sens en novembre dernier. Une étude internationale menée par l’écotoxicologue de l’UdeM Sébastien Sauvé a montré qu’on pouvait retrouver de l’APFO dans les sources d’approvisionnement en eau potable de plusieurs pays dont le Canada.