Vos risques de mourir de la grippe H1N1 sont plus élevés si vous êtes né en 1957!

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  • Le 19 janvier 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
La grippe frappe la population chaque année, mais elle revient sous forme de pandémie quatre ou cinq fois par siècle.

La grippe frappe la population chaque année, mais elle revient sous forme de pandémie quatre ou cinq fois par siècle.

Crédit : Thinkstock

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Des chercheurs en démographie ont étudié la mortalité causée par le virus H1N1 en 2009 et en 2013-2014. Ils sont parvenus à des conclusions étonnantes.

Si vous êtes né en 1957, vos risques de mourir de l’influenza sont plus élevés... Du moins dans le cas d’une pandémie de la souche H1N1, ce qui n’est pas le cas cette année – le virus de l’influenza A, qui circule actuellement en Occident, est de type H3N2. «Dans nos modèles, il y a un excès de mortalité chez les sujets nés autour de 1957 pendant la pandémie de 2009 causée par le virus H1N1 et lors du retour de ce virus en 2013-2014», explique le démographe de l’Université de Montréal Alain Gagnon, premier auteur d’un article paru cette semaine dans mBio, la revue de l’American Society for Microbiology.

M. Gagnon et ses collègues ont fait cette observation étonnante après avoir analysé les milliers de décès survenus aux États-Unis et au Mexique entre 1997 et 2014. Résultat: durant la pandémie de 2009 et la saison 2013-2014, la courbe de la mortalité due à la grippe H1N1 est supérieure chez les personnes nées pendant la pandémie de 1957, causée par le virus H2N2.

Et si, au lieu de renforcer le système immunitaire, l’exposition précoce au virus de la grippe le compromettait? Voilà l’explication avancée par le groupe de chercheurs dans cet article. «Cette hypothèse n’est pas nouvelle et elle demeure, je dois le dire, très contestée chez les immunologues. Dès les années 50, le “péché originel antigénique” a été observé et présenté à la communauté scientifique.»

Un vieux péché!

Ce «péché originel antigénique» ou, plus sobrement, «empreinte antigénique» s’appuie sur le fait que la première infection contractée par un individu conditionne son système immunitaire pour le reste de sa vie. Dans la plupart des cas, ce conditionnement est protecteur, mais, en ce qui concerne l’influenza, il y aurait un paradoxe qui mystifie les chercheurs. «Notre recherche va dans le sens de ce principe mais attention, ce ne sont que des données d’observation. Il faudrait, pour aller plus loin, mener des études in vivo et in vitro avec des modèles animaux. Et cela, vous le comprendrez, n’est pas de notre ressort», mentionne M. Gagnon, qui dirige depuis trois ans le Département de démographie de l’Université de Montréal. D’ailleurs, des immunologues ont rejoint l’équipe multidisciplinaire composée également de spécialistes des sciences sociales.

En 2013, M. Gagnon avait constaté avec ses collègues de la même équipe la surmortalité la plus grande chez les adultes de 28 ans pendant la grippe espagnole! En 1918, au plus fort de cette pandémie, les hommes et les femmes qui étaient le plus à risque étaient ceux dont le système immunitaire aurait été altéré par une infection grippale alors qu'ils étaient tout jeunes ou même encore dans le ventre de leur mère. À la recherche d'une cause commune à cette vulnérabilité, les chercheurs avaient découvert une pandémie de grippe qui avait sévi en 1889 et 1890, surnommée «grippe russe», causée par un virus non encore isolé à ce jour, mais probablement de type H3N8. Cette infection aurait miné le système immunitaire des futures victimes de la grippe espagnole, provoquée par le virus H1N1.

Pourquoi avoir étudié les décès survenus aux États-Unis et au Mexique? Parce que les statistiques provenant de ces deux pays étaient les plus facilement accessibles, alors qu’ailleurs elles sont souvent incomplètes ou plus difficiles à obtenir pour des raisons de confidentialité des renseignements personnels. De plus, la population canadienne est trop petite pour qu’on puisse relever des signaux statistiquement significatifs.

Le facteur «cohorte»

Alain Gagnon mène des études sur l'effet des maladies contagieuses sur la population.

Crédit : Amélie Philibert

Si les personnes âgées et les enfants demeurent les individus qui risquent le plus de souffrir de l’influenza (dans le monde, la grippe saisonnière fait chaque année de 250 000 à 500 000 victimes, selon l’Organisation mondiale de la santé), le taux de mortalité pourrait en partie dépendre de l’exposition à la première infection. Il faudrait donc, éventuellement, considérer le facteur «cohorte» dans les campagnes de prévention.

«On pense généralement que des expositions antérieures à des souches antigéniques dissemblables du virus de la grippe peuvent être bénéfiques en raison de l'immunité croisée. Cependant, les cohortes nées lors de pandémies antérieures présentaient un risque de mortalité élevé par rapport aux cohortes environnantes de la même population lors de pandémies subséquentes», écrivent les auteurs de l’article, parmi lesquels on trouve quatre démographes montréalais en plus de M. Gagnon (Enrique Acosta, Robert Bourbeau, Lisa Dillon et Nadine Ouellette). Celui qui a soumis l’article à mBio est un microbiologiste de l’Université McMaster, Matthew Miller. Stacey Hallman (Statistique Canada), David Earnet  D. Ann Herring, aussi de l’Université McMaster, Joaquin Madrenas, du Los Angeles Biomedical Research Institute (UCLA) et Kris Inwood, de l’Université de Guelph, sont les autres signataires.

Cinq pandémies en un siècle

La grippe est l’un des plus importants problèmes de santé publique du monde. Elle revient chaque année, mais se transforme en pandémie de façon périodique. Voici les principales pandémies survenues depuis un siècle:

  • 1918 Grippe espagnole (H1N1): de 50 à 100 millions de morts
  • 1957 Grippe asiatique (H2N2): de 1 à 1,5 million de morts
  • 1968 Grippe de Hong Kong (H3N2): de 750 000 à 1 million de morts
  • 1977 Grippe russe (H1N1): 700 000 morts
  • 2009 Grippe porcine  (H1N1): 14 280 morts (source Organisation mondiale de la santé)