Relations de travail: le partenariat vaut-il mieux que l’affrontement?

  • Forum
  • Le 25 janvier 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Vaut-il mieux coopérer avec les patrons que de les affronter? C'est la question que soulève cette recherche.

Vaut-il mieux coopérer avec les patrons que de les affronter? C'est la question que soulève cette recherche.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Sean O’Brady a étudié les stratégies de négociation des conditions de travail des employés de supermarchés dans quatre pays d’Europe et d’Amérique du Nord.

Vaut-il mieux, pour les représentants syndicaux, s’asseoir avec les patrons pour tenter d’améliorer les relations de travail tout en contribuant à l’essor de l’entreprise ou négocier de façon à forcer les employeurs à concéder des avantages, quitte à utiliser la méthode forte: grève, boycottage, dénonciations publiques?

C’est la question à laquelle Sean O’Brady s’est attaqué dans son projet de doctorat à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal. «Les deux stratégies ont du potentiel, selon les circonstances, mais le facteur le plus important est que le syndicat qui mène la bataille doit posséder beaucoup de pouvoir», résume l’étudiant, qui est au terme de son étude effectuée dans quatre pays sur deux continents.

La recherche de Sean O’Brady l’a conduit dans des organisations de Suède, d’Allemagne, des États-Unis et de deux provinces canadiennes (Ontario et Québec) afin de comparer différentes approches de négociations syndicales. Il a réalisé une centaine d’entrevues – militants syndicaux et employeurs – dans 10 supermarchés. Pourquoi ce choix d’industrie? «Parce qu’on trouve des supermarchés partout et que ce secteur est le plus souvent fortement syndicalisé. En général, le milieu de la distribution alimentaire reflète bien l’évolution des habitudes de négociations collectives. Et je voulais justement l’étudier sur une longue période.»

Suède et Canada: le jour et la nuit

Les disparités sont nombreuses entre les deux extrêmes que représentent la Suède et le Canada. Les acteurs favorisent une négociation basée sur le partenariat dans les deux pays. Par contre, les représentants suédois ne sont pas tentés de faire des concessions pour protéger une seule entreprise, car les conditions de travail sont appliquées sur l’ensemble du territoire. Au Canada, les syndicalistes négocient par établissement et sont donc forcés de mettre de l’eau dans leur vin pour protéger la part de marché ferme et les syndiqués.

De plus, les conditions de travail varient beaucoup d’un pays à l’autre. Ainsi, le salaire d’un commis a augmenté considérablement (54 %-60 %) en Suède depuis 1980: il se situe entre 18 et 39 $ l’heure aujourd'hui, en fonction du jour de la semaine et de l'ancienneté de l’employé. Par contre, le salaire canadien a diminué (34 %-51 %) et oscille entre 11 et 18 $ l’heure. «Aussi, en Suède, la convention collective force les employeurs à donner un préavis d'un mois pour l’horaire; c’est juste quelques jours au Canada», poursuit M. O’Brady.

Le cas de l’Allemagne est particulier, puisqu’on y pratique un militantisme d’opposition, mais on y trouve des «comités d’entreprise» sans équivalent ailleurs. «Ces comités, qui regroupent différentes catégories de travailleurs, ont un fonctionnement démocratique; il y a des représentants élus. Par exemple, ils surveillent le temps de travail en exerçant leur droit de véto sur les horaires qui ne sont pas conformes aux besoins des employés.»

Qu'en est-il des États-Unis et de l’Ontario? Ils s’illustrent de diverses manières. Les relations de travail y sont plus proches du syndicalisme d’opposition qu’au Québec (mais beaucoup moins qu’en Allemagne). «Peu importe la stratégie, les résultats s’éloignent de ceux observés en Europe parce que leurs syndicats sont plus forts. L’expérience des syndicats dans la ville de New York est notable en Amérique du Nord parce qu’il y a une forme de solidarité entre eux et la Ville.»

Un accueil mitigé

Les entretiens semi-dirigés de Sean O’Brady se sont déroulés entre 2012 et 2017. Il a été accueilli à bras ouverts par les employeurs suédois et québécois. En Allemagne, l’accueil a été plus mitigé; à la méfiance suscitée par les sujets de la recherche s’est ajoutée la barrière de la langue. Aux États-Unis et en Ontario, la réception a été plutôt difficile. «Je crois que là où les syndiqués sont perçus comme idéologiquement politisés, on me considérait avec suspicion. Aux États-Unis, je n’ai pu rencontrer qu’un seul gestionnaire.»

Sean O'Brady amorce la dernière ligne droite de sa thèse.

Crédit : Amélie Philibert

Quoi qu’il en soit, le doctorant termine actuellement le deuxième des trois articles qui constituent sa thèse. Il a déjà un plan pour la suite, puisqu’il a reçu une bourse de 60 000 $ pour deux ans du Fonds de recherche du Québec – Société et culture. Il consacrera ses études postdoctorales, suivies à l’Université Cornell, à Ithaca, dans l’État de New York, au sujet suivant: est-ce que des emplois de qualité et une haute productivité sont possibles dans le secteur des services peu qualifiés?