Manipuler l'ADN dans son garage

  • Forum
  • Le 30 janvier 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Des personnes s'approprient dans leurs loisirs des techniques de génie génétique.

Des personnes s'approprient dans leurs loisirs des techniques de génie génétique.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Une étudiante a consacré son doctorat au phénomène du «biohacking», soit la manipulation du vivant par des non-spécialistes à l’extérieur des laboratoires.

Imaginez des arbres luminescents capables d’éclairer des routes la nuit. Fini, les lampadaires énergivores. Eh bien, de jeunes amateurs américains de la manipulation biologique – on les appelle biohackers – ont imaginé, en 2013, cette solution écoénergétique et durable pour la circulation nocturne. Le Glowing Plant Project a obtenu un sociofinancement de près de un demi-million de dollars américains, huit fois plus que la cible originale.

De plus en plus, on verra apparaître de tels projets de «biologie synthétique» où convergent biologie moléculaire, génie génétique, informatique et… beaucoup d’imagination. «Les biohackers sont des gens branchés qui s’intéressent à tout ce qui est nouveau dans le domaine des biotechnologies. Ils peuvent être très scolarisés ou néophytes; certains sont de véritables artistes, d’autres des entrepreneurs en technologie à la recherche de bonnes idées», explique Daphné Esquivel-Sada, qui a consacré à l’étude de ce phénomène son doctorat en sociologie à l’Université de Montréal.

Au terme de l’analyse qualitative des 25 entretiens qu’elle a menés auprès de membres de communautés canadiennes du réseau Do-It-Yourself Biology – ou DIYbio, un mouvement né aux États-Unis en 2008 – et de l’observation de biohackers, elle a soutenu sa thèse en décembre dernier. «Après le piratage informatique, l’heure est ainsi venue pour le piratage biologique», prévoit-elle. Mais ce nouveau secteur n’est pas sans pièges. Elle mentionne que l’équipe derrière le projet d’arbres luminescents s’est dissoute après un retentissant échec technique. «Les scientifiques et entrepreneurs ont été rattrapés par la réalité qu’impose la complexité du vivant», commente-t-elle.

Arts et science

Si, naguère, manipuler l’ADN était réservé à un petit nombre de spécialistes, la commercialisation des appareils de génie génétique a rendu accessibles au public divers procédés. La mode du do-it yourself (faites-le vous-même) a fait le reste. «Les projets, écrit Mme Esquivel-Sada, portent sur l’alimentation (fermentation, détection de contaminants, amélioration nutritionnelle), l’environnement (bioremédiation, biocombustibles), la biomédecine (tests diagnostiques, médecine régénérative) et la pharmaceutique (production d’insuline, mise au point d’antibiotiques).»

Les réalisations les plus célèbres: un yogourt qui brille dans l’obscurité en présence de contaminants particuliers et un test domestique de dépistage génétique. «La manipulation la plus courante consiste à insérer des molécules luminescentes – vertes, rouges – dans un organisme. Des bioartistes ont été les premiers à s’approprier ce procédé expérimental utilitaire pour en faire un médium esthétique en tentant de rendre un lapin fluorescent par exemple», explique la chercheuse d’origine brésilienne qui a obtenu un baccalauréat en génie agronome à l’Université de São Paulo en 2003, avant d’entamer des études supérieures en sociologie en 2006.

Depuis 10 ans, le réseau DIYbio n’a cessé de prendre de l’expansion. Il prêche la désinstitutionnalisation des biotechnologies. «Sa mission, peut-on lire dans la thèse de Mme Esquivel-Sada, est de faire de la biologie moléculaire et des biotechnologies une activité accessible aux non-initiés et à tous ceux et celles souhaitant les pratiquer en dehors des institutions professionnelles et scientifiques.»

La plupart des membres du réseau se concentrent dans les grandes villes des États-Unis et d’Europe occidentale, mais la formule a rapidement gagné le reste du monde, faisant des petits en Inde, à Singapour, en Thaïlande, au Brésil et au Mexique. «Au moment d’écrire ces lignes, on compte 35 regroupements aux États-Unis, 31 en Europe, 6 au Canada, 6 en Amérique centrale et du Sud, 6 en Asie et 4 en Océanie.»

Pas d’autocritique

Selon les observations de Daphné Esquivel-Sada, le réseau canadien de biohackers est constitué de personnes de tous les âges, bien qu’il soit majoritairement dominé par de jeunes hommes. Pour certains, c’est un loisir; d’autres sont des passionnés, souvent professionnels, qui y consacrent tout leur temps. Ce qui a le plus surpris la sociologue durant ses recherches, ce sont leurs connaissances, rien ne leur échappe. «Ils sont à l’affût des derniers progrès en science et ne veulent absolument rien manquer.»

Cela dit, ils ne comprennent pas le discours critique qui accueille parfois les avancées technologiques dans le domaine qu’ils occupent. «Ils sont même indignés par la contestation. Pour eux, la science apporte des réponses aux problèmes contemporains et ceux qui la mettent en doute sont décrits comme des illettrés scientifiques et technologiques. Certains en parlent avec mépris.»

L’absence d’autocritique à l’intérieur de cette communauté au sujet de son utilisation du vivant est peut-être son talon d’Achille, pense Daphné Esquivel-Sada. «La vaste majorité ne s’oppose pas au principe du brevetage sur le vivant. Mais les membres tentent de démocratiser le système de propriété intellectuelle pour le rendre accessible à un plus grand nombre d’entrepreneurs en biotechnologies.»

Sa thèse de près de 500 pages «s’inscrit dans la lignée des études portant sur les implications sociales, culturelles et éthiques du tournant informationnel sur la vie sociale et le rapport au monde», peut-on lire. «À l’aune de l’idéologie de la démocratie portée par le biohacking, l’idéal de l’éthique de la discussion s’éclipse au profit de l’éthique de la manufacture», conclut-elle.