Où va l’islamisme après Daech?

  • Forum
  • Le 2 février 2018

  • Martine Letarte
«Certains disent que l’islamisme est dans l’ADN des musulmans, mais de plus en plus de penseurs dans le monde arabo-musulman évoquent maintenant la fin, ou le début de la fin, de l’islamisme.» - Wael Saleh

«Certains disent que l’islamisme est dans l’ADN des musulmans, mais de plus en plus de penseurs dans le monde arabo-musulman évoquent maintenant la fin, ou le début de la fin, de l’islamisme.» - Wael Saleh

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Depuis la chute du groupe armé État islamique, comment l’islamisme se porte-t-il? Des chercheurs posent la question en marge du colloque multidisciplinaire «L’étude de la religion aujourd’hui».

Le groupe armé État islamique a connu plusieurs défaites au courant de la dernière année en Syrie et en Irak. «Tellement que, sur le plan militaire du moins, c’en est pratiquement terminé pour Daech [l’acronyme en langue arabe]», affirme Patrice Brodeur, de l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal.

Et si cela signifiait aussi le début de la fin de l’islamisme? C’est l’hypothèse que M. Brodeur avance avec Wael Saleh dans le livre lancé en décembre L’islam politique à l’ère du post-Printemps arabe: sommes-nous entrés dans l’ère du nécro-islamisme?

La fin de l’islamisme, de la pure science-fiction?

«Certains disent que l’islamisme est dans l’ADN des musulmans, mais de plus en plus de penseurs dans le monde arabo-musulman évoquent maintenant la fin, ou le début de la fin, de l’islamisme», indique Wael Saleh, cofondateur de l’Institut d’études post-Printemps arabe.

Il faut bien sûr distinguer l’islamisme de l’islam. Mais qu’est-ce que l’islamisme exactement? Les deux chercheurs s’entendent pour dire qu’il s’agit de l’utilisation de l’islam à des fins politiques. L’islamisme exploite au passage les désarrois et le malaise identitaire et culturel pour se présenter comme option politique.

«Si l’islamisme était vu lors du Printemps arabe comme la solution par un fort pourcentage de la population, il est rapidement devenu le problème», constate Wael Saleh, également chercheur associé à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM.

Les conséquences du Printemps arabe

Montée du sectarisme partout dans le monde arabe, incohésion sociale, guerres civiles, radicalisation menant à la violence, manipulation par les puissances régionales et internationales: les répercussions négatives de l’arrivée au pouvoir de groupes islamistes n’ont pas tardé à se faire sentir dans les populations.

«On s’est mis alors à dissocier de plus en plus la critique de l’islamisme et l’islamophobie, qui s’est développée en Occident depuis une vingtaine d’années à la suite de l’accroissement du terrorisme avec les talibans, Al-Qaïda, puis Daech plus récemment», explique Patrice Brodeur.

«Avant le Printemps arabe, l’islamisme était considéré par plusieurs musulmans, et non-musulmans, comme la version de l’islam la plus pure: on disait que c’était le mouvement des musulmans, renchérit Wael Saleh. Mais, après le Printemps arabe, on s'est mis à dire que l’islamisme n’était pas le mouvement des musulmans, mais un mouvement des musulmans parmi d’autres. On a même entendu qu’il fallait libérer l’islam de la colonisation islamiste.»

Même le concept d’État-nation, auparavant craint par bon nombre de musulmans, est en train d'être réhabilité.

«Après ce qui est arrivé en Libye, en Syrie et au Yémen entre autres, on a vu que l’État-nation était le seul élément qui puisse garantir la paix civile dans le monde, incluant le monde arabe», mentionne Wael Saleh.

Dans la foulée, les façons dont gouvernent les islamistes dans plusieurs pays ou régions à majorité musulmane sont remises en question. Prenons par exemple le mouvement des Frères musulmans, la version la plus douce de l’islamisme. Si l’un d’eux arrive au pouvoir, comme ce fut le cas en Égypte avec Mohamed Morsi, sera-t-il loyal aux Frères musulmans ou à l’État-nation?

Ayant pris plusieurs décisions contestées qui ont suscité des protestations populaires, Mohamed Morsi a été chassé du pouvoir après un an. Maintenant, plusieurs antennes des Frères musulmans dans le monde ne font plus référence au mouvement égyptien duquel elles sont issues. Les chercheurs donnent les exemples du Hamas, en territoire palestinien, de l’Union des Organisations islamiques de France et des Frères musulmans en Jordanie. Plusieurs pays ont aussi classé les Frères musulmans parmi les organisations terroristes, dont l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Russie.

Rétro-, néo- et nécro-islamisme

Face à cette hostilité et à cette méfiance grandissante du monde envers elles, au rejet croissant de leurs fondements partagés et à la mise en question des écrits sympathisants et justificateurs, les organisations islamistes se transforment. Notamment en prenant la voie du rétro-islamisme: un islamisme qui se tourne vers le discours du passé en niant toujours le pluralisme, quel qu'il soit.

«Le rétro-islamisme par excellence est représenté par les Frères musulmans égyptiens, actifs encore aujourd'hui mais à partir de la Turquie et du Qatar, puisqu’ils n’ont plus le droit d’opérer en Égypte», dit Wael Saleh.

On voit aussi le courant du néo-islamisme, soit l’islamisme vidé de presque tous ses fondements initiaux, mais qui garde l’appellation. Les chercheurs citent le mouvement EnNahda, en Tunisie, en proie actuellement à des questionnements identitaires.

«Ce sont ces dynamiques qui ont nourri, d’après nous, le nécro-islamisme, déclare Patrice Brodeur, qui marque à nos yeux le début de la fin pour les mouvements islamistes, malgré des résistances encore importantes surtout au-delà des frontières des pays arabo-musulmans, comme nous le rappellent les actes terroristes récents en Afghanistan et au Nigeria entre autres.»

Les deux chercheurs postulent que ce nécro-islamisme pourrait mener à un aggiornamento musulman.

Le colloque multidisciplinaire «L’étude de la religion aujourd’hui», organisé par l’Institut d’études religieuses pour souligner son intégration à la Faculté des arts et des sciences, se tiendra les 5 et 6 février à l’Université de Montréal.

L’islam politique à l’ère du post-Printemps arabe: sommes-nous entrés dans l’ère du nécro-islamisme?, de Patrice Brodeur et Wael Saleh, a été publié en décembre dernier aux Éditions L’Harmattan.