Des études sur l’ADN ancien révèlent la préhistoire de l’Europe du Sud-Est

Ces fragments d’ossements proviennent d’un lieu de sépulture de la culture des amphores globulaires du Néolithique tardif, à Kierzkowo, dans le nord-ouest de la Pologne. Ils ont été rapportés au Canada en 1982 par Damian Labuda, professeur de génétique à l’Université de Montréal.

Ces fragments d’ossements proviennent d’un lieu de sépulture de la culture des amphores globulaires du Néolithique tardif, à Kierzkowo, dans le nord-ouest de la Pologne. Ils ont été rapportés au Canada en 1982 par Damian Labuda, professeur de génétique à l’Université de Montréal.

Crédit : Damian Labuda

En 5 secondes

Un réseau international de chercheurs explore les origines génétiques des peuples anciens en s’appuyant sur des échantillons d’ossements humains fournis par l’Université de Montréal.

Dans une étude sur l’ADN ancien parue aujourd’hui dans la revue Nature, des scientifiques et des archéologues de plus de 80 établissements d’enseignement ou de recherche, dont l’Université de Montréal, lèvent le voile sur l’histoire génomique de l’Europe du Sud-Est, une région où peu d’analyses avaient été effectuées jusqu’à présent, grâce à de l’information génétique de squelettes humains. Il s’agit de la deuxième étude en importance sur l’ADN ancien à être présentée (la plus grande étude de ce genre est publiée simultanément dans la revue Nature par bon nombre des mêmes auteurs et porte sur la préhistoire de l’Europe du Nord-Ouest).

Il y a environ 8500 ans, l’agriculture s’est répandue en Europe depuis le Sud-Est, accompagnée d’un mouvement de personnes venues d’Anatolie. Cette étude présente les données du génome de 225 anciens individus ayant vécu avant et après cette transition. Elle souligne les interactions et les mélanges dans ces deux groupes d’individus génétiquement différents. «L’Europe du Sud-Est fut la tête de pont pour l’expansion des agriculteurs de l’Anatolie en Europe, mentionne Songül Alpaslan-Roodenberg, anthropologue-conseil à la Harvard Medical School, qui a identifié et fourni des échantillons de nombreux squelettes. Cette étude est la première à fournir une caractérisation génétique approfondie pour ce processus en montrant comment les populations indigènes ont interagi avec les immigrants asiatiques à cette période extraordinaire du passé.»

«À certains endroits, les chasseurs-cueilleurs et les agriculteurs immigrants semblent s’être mélangés très rapidement, ajoute l’auteur principal Iain Mathieson, professeur de génétique à l’Université de Pennsylvanie, mais, en général, les deux groupes sont restés isolés, au moins les premiers siècles. Les chasseurs-cueilleurs vivaient là depuis des milliers d’années. Cela a dû être tout un choc pour eux de voir arriver ce nouveau peuple à l’apparence et au style de vie tout à fait différents des leurs.»

«Trois mille ans plus tard, ils s’étaient complètement mélangés», rapporte David Reich, généticien à la Harvard Medical School, au Broad Institute du Massachusetts Institute of Technology et de l’Université Harvard et au Howard Hughes Medical Institute, qui a codirigé l’étude. Iain Mathieson poursuit: «Chez certains peuples, jusqu’à un quart des ancêtres étaient des chasseurs-cueilleurs.» Dans d’autres régions d’Europe, ce mélange était marqué par le genre, l’ascendance chasseurs-cueilleurs étant le plus souvent issue des hommes. Or, au Sud-Est, la tendance n’était pas la même. «Cela montre que le mode d’interaction entre les deux groupes était diffèrent selon les endroits. C’est quelque chose que nous devons essayer de comprendre dans le contexte des preuves archéologiques.»

Échantillonnage particulièrement représentatif

Les travaux des chercheurs s’appuient sur l’analyse de beaucoup plus d’échantillons provenant de la population des chasseurs-cueilleurs qui vivaient en Europe avant les agriculteurs. L’étude fait état d’un échantillonnage particulièrement représentatif, qui comprend 40 chasseurs-cueilleurs et premiers agriculteurs venant de six sites archéologiques de la région d’Iron Gates, à la frontière roumano-serbe actuelle. Les résultats génétiques montrent qu’il y a eu de fortes interactions entre eux. Sur quatre individus du site de Lepenski Vir, par exemple, deux avaient des ancêtres agriculteurs de l’Anatolie, ce qui correspondait à des isotopes prouvant qu’il y avait eu une migration de personnes venues de l’extérieur dans la région d’Iron Gates. Un troisième individu présentait un mélange d’ascendances et avait consommé des ressources aquatiques, un résultat attendu si les agriculteurs se sont intégrés aux groupes des chasseurs-cueilleurs ou ont adopté leur style de vie.

«Ces résultats illustrent la relation qui existe entre les migrations, les mélanges et la subsistance dans cette région clé et ils indiquent que, même parmi les jeunes agriculteurs européens, certains ont eu des ancêtres différents, ce qui reflète une mosaïque dynamique de croisement entre chasseurs-cueilleurs», explique Ron Pinhasi, professeur d'anthropologie à l’Université de Vienne et l’un des codirecteurs de l’étude.

Fragments d’ossements

L’article inclut également des données génétiques qui proviennent d’un lieu de sépulture de la culture des amphores globulaires du Néolithique tardif. Ces données ont été obtenues à partir de fragments d’ossements rapportés au Canada par Damian Labuda, professeur de génétique à l’Université de Montréal, quand il émigra de sa Pologne natale en 1982. L’ADN montre que ces humains avaient plus d’ancêtres chasseurs-cueilleurs que les groupes du Néolithique moyen de l’Europe centrale, mais il ne prouve pas d’ascendance issue des steppes, ce qui indique que la frontière culturelle constituait aussi un obstacle au flux génétique.

«Cela fait ressortir le lien génétique entre la culture des amphores globulaires du Néolithique tardif et l’Europe du Sud-Est, où l’agriculture était établie», dit Damian Labuda, également chercheur au Département de pédiatrie du Centre de recherche du CHU Sainte-Justine et coauteur d’une récente étude connexe sur la diversité génomique des peuples du Néolithique et la diffusion des langues indo-européennes.

Dans l'article, il y a également des données sur l’ADN ancien d’individus ayant vécu dans de grands sites archéologiques, comme à Varna, l’un des premiers endroits du monde où l’on a relevé des signes d’inégalités de richesse extrême. Dans la nécropole de Varna, un individu a été enterré avec plus d’or que tous les autres individus inhumés à la même période. «L’ADN retrouvé sur le célèbre site de Varna est génétiquement semblable à celui des autres premiers agriculteurs européens, précise Johannes Krause, directeur de l’Institut Max Planck d’Iéna, qui a dirigé les recherches à Varna. Toutefois, nous avons aussi découvert un individu à Varna et plusieurs autres sur des sites voisins en Bulgarie qui avaient des ancêtres issus des steppes d’Europe de l’Est. C’est le premier indice qui montre que l’ascendance des steppes était aussi étendue à l’Ouest 2000 ans avant la migration massive des peuples venus des steppes qui remplacèrent plus de la moitié de la population de l’Europe du Nord.»

David Reich conclut: «Ces études poussées sur l’ADN ancien, qui s’appuient sur une étroite collaboration entre les généticiens et les archéologues, nous permettent de brosser un tableau précis de certaines périodes clés du passé qui avaient été très peu étudiées auparavant. Des études de cette ampleur représentent un avènement dans le domaine de l’ADN ancien. J’ai hâte de voir ce que nous apprendrons lorsque des approches similaires seront mises en œuvre ailleurs dans le monde.»

Cette étude a été dirigée par une équipe internationale de 117 archéologues, anthropologues et généticiens travaillant auprès de 82 établissements d’enseignement ou de recherche en Europe, aux États-Unis et au Canada.

À propos de cette étude

L’article «L’histoire génomique de l’Europe du Sud-Est», rédigé par Iain Mathieson et David Reich, du département de génétique de l’Université Harvard, et leurs collègues, est paru dans la revue Nature le 21 février 2018. La recherche a été financée par Frontière humaine, la Fondation allemande pour la recherche, l’Irish Research Council, la Fondation nationale pour la science des États-Unis, la Romanian Executive Agency for Higher Education, Research, Development and Innovation Funding, la Croatian Science Foundation, le Conseil européen de la recherche, les National Institutes of Health des États-Unis, le Howard Hughes Medical Institute et la Paul Allen Foundation.

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