Huit mois chez les Cris de Chisasibi pour étudier leurs chants

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  • Le 23 février 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Roxane Campeau prépare un plancher de branches pour le «mitchuap».

Roxane Campeau prépare un plancher de branches pour le «mitchuap».

Crédit : Antoine Amnotte-Dupuis

En 5 secondes

Roxane Campeau a passé plusieurs mois chez les Cris de Chisasibi pour mieux connaître leurs pratiques musicales.

Durant ses huit mois de cohabitation avec les Cris de Chisasibi, dans le nord-ouest du Québec, Roxane Campeau a découvert des pratiques musicales traditionnelles consistant en des chants de courte durée dédiés aux enfants et composés à partir de leurs surnoms. «Souvent, ces chants accompagnent les individus tout au long de leur vie», explique la chercheuse, qui rédige actuellement sur le sujet une thèse de doctorat en ethnomusicologie.

Avec la collaboration d’organismes culturels cris qui ont réalisé des enregistrements musicaux, la doctorante a pu écouter plusieurs d’entre eux avant de remarquer cette forme particulière de chant personnalisé. «Ça part en général d’un surnom donné à un enfant, un peu comme le font les parents en berçant leur bébé. Puis ce chant devient associé à l’enfant; on le reprend à des occasions particulières, parfois jusqu’à l’âge adulte.»

Mme Campeau a analysé environ 90 chants correspondant à ces critères. «Je dois décrire cette pratique vocale dans le cadre de mon travail. Mon hypothèse est qu’elle est significative entre les adultes et les enfants, et marque un lien avec le territoire occupé.»

Philosophie, musique et… dents

D’abord musicienne – elle a notamment étudié le piano à Genève –, Roxane Campeau s’est intéressée à la philosophie, ce qui l’a menée à entreprendre une maîtrise à l’Université de Montréal sous la direction de Michel Seymour. «Je me pose depuis longtemps cette question: pourquoi l’humain fait-il de la musique? Pour y répondre, il faut passer par l’étude des théories sur les origines de la musique et les origines du langage. Mes champs d’intérêt sont par nature transdisciplinaires», dit-elle.

Après avoir suivi un séminaire de Nathalie Fernando, professeure d’ethnomusicologie à la Faculté de musique, elle a voulu aller plus loin. Elle est alors tombée sur un livre de l’anthropologue albertaine Lynn Whidden intitulé Essential Songs. «Il s’agit d’une publication tirée de ses recherches effectuées chez les Cris en 1982. J’ai été touchée par ce que j’y ai découvert. J’ai eu envie en quelque sorte de reprendre où elle avait laissé.»

Tout en poursuivant ses études doctorales, Roxane Campeau travaille à divers projets interdisciplinaires où le regard ethnologique a sa place. Elle était de l’équipe de rédaction de la déclaration de Montréal sur l’intelligence artificielle. Elle collabore au projet de musique chez les enfants en collaboration avec l’Orchestre symphonique de Montréal. Et elle collabore avec la chercheuse Elham Emami à un projet d’intégration des soins buccodentaires de première ligne dans les communautés autochtones.

Bienvenue chez Judy

Arrivée discrètement dans la communauté de Chisasibi en 2012, Roxane Campeau a d’abord résidé dans des bâtiments destinés aux travailleurs de passage dans le Nord. Mais elle a rapidement créé des liens amicaux avec des habitants, ce qui l’a conduite dans la maison de Judy Whashipabano, mère de trois enfants et consultante à la commission scolaire crie. C’est chez elle qu'elle a passé ses séjours jusqu’à la fin de sa collecte de données, en 2015.

Au cours de ses voyages d’études à la Baie-James, elle a pu assister à certains rituels, dont la cérémonie de la première marche, où l’on célèbre les premiers pas d’un enfant vers l’âge de un an. «Tout le monde se regroupe et l'on observe l’enfant vêtu de façon traditionnelle faire le tour de la tente. Il a une fausse hache en bois et tire un traîneau. C’est une magnifique cérémonie.»

Son doctorat, espère-t-elle, contribuera à mieux faire connaître la nation crie et à jeter un peu de lumière sur les pratiques musicales des communautés autochtones du Québec.

Un chant pour une truite

Le trappeur Joseph Rupert, né à l’île de Fort George, lieu ancestral des Cris de la rivière La Grande, était connu pour les chants qu’il interprétait et qu’il composait. Dans un extrait sonore recueilli en 1981 par l’anthropologue Lynn Whidden et qu’on peut écouter ci-dessus, il chante une ode à la truite mouchetée. Il lui demande en quelque sorte de s’offrir à lui pour nourrir sa famille. «Ce chant, mentionne Roxane Campeau, tout le monde le connaît dans la communauté. Il parle d’une truite dans une petite rivière très fréquentée, au nord de La Grande.»

Un document vidéo sur le chant de Joseph Rupert et le mode de vie traditionnel des Cris est en cours de réalisation par Antoine Amnotte-Dupuis dans le cadre de sa maîtrise en études cinématographiques. À l’initiative de Roxane Campeau et grâce à un financement du Programme de formation scientifique dans le Nord, de Savoir polaire Canada, il a accompagné la famille Rupert dans une expédition d’hiver reprenant la trajectoire migratoire de ses ancêtres. La famille élargie qui a pris part à l’aventure comptait une vingtaine de personnes.