Enquête sur le passage à l’acte des pédophiles

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  • Le 28 février 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Le cyberpédophile qui passe à l'acte franchirait quatre étapes.

Le cyberpédophile qui passe à l'acte franchirait quatre étapes.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Des chercheurs ont passé en revue la littérature scientifique sur le passage à l’acte chez les pédophiles qui fréquentent des sites pornographiques.

Le 27 janvier 2016, la Sûreté du Québec arrêtait 13 hommes soupçonnés de pédophilie. Âgés de 27 à 74 ans, ils échangeaient par Internet des propos sur leurs pratiques sexuelles et partageaient leurs stratégies afin de leurrer des enfants et des adolescents.

«La consommation d’images sexuellement explicites de mineurs est une pratique rendue courante par le Web, mais il n’y a qu’une petite proportion d’hommes – je dirais une fraction de un pour cent – qui passe à l'acte. Lesquels? Comment s’y prennent-ils? C’est ce que nous avons tenté de découvrir», commente Francis Fortin, professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal et spécialiste de la cyberpédophilie. Il vient de faire paraître avec son collègue Benoit Dupont et la doctorante en psychologie Sarah Paquette un article sur les étapes du passage à l’acte chez les pédophiles dans la revue Agression and Violent Behavior.

Au terme d’une revue de la littérature sur le sujet, les auteurs proposent un modèle du processus de déviance en quatre épisodes qu’adoptent certains individus. D’abord, l'homme explore les sites légaux de pornographie. Puis il oriente ses recherches vers des images explicites d’exploitation sexuelle d’enfants qu’il télécharge dans sa collection personnelle. Par la suite, il entre en contact avec d’autres utilisateurs de ce matériel; plutôt que de le dissuader de se livrer à cette pratique, ses nouvelles connaissances l’encouragent à partager ses images. Une banalisation de la pédophilie et un renforcement des croyances soutenant ce type d’activités s’opèrent à plus ou moins long terme. À la dernière étape, l'individu quitte le monde virtuel pour vivre ses fantasmes avec des enfants ou des adolescents.

Des scrupules dissipés

Ce processus ne se déroule pas nécessairement en continu jusqu’à la dernière phase. Mais de façon générale, les utilisateurs de cyberpornographie juvénile apprennent à calmer, voire à balayer leurs scrupules au contact de leurs pairs. «Quand ils se font arrêter, certains cyberdélinquants sexuels prétendent qu’ils ont été sollicités par des pop-ups sur Internet et qu’ils n’ont fait que suivre des liens. Mais c’est pratiquement impossible. Pour être sollicité, il faut avoir été actif sur des réseaux protégés», résume Sarah Paquette.

Internet a rendu les images pornographiques accessibles à tout écran connecté; la consommation de pornographie juvénile connaît parallèlement un essor sans précédent. Or, passer de la pornographie légale au contenu criminel demande quelques manipulations, mais non des compétences très poussées, ont constaté les chercheurs. D’ailleurs, ceux-ci sont confrontés à une épineuse question éthique et légale, puisque le seul fait de consulter des images pornographiques de ce type constitue un acte criminel… «Nous devons travailler avec les forces policières pour contourner ce problème. Les chercheurs doivent questionner les condamnés pour en apprendre davantage», précise M. Fortin, qui creuse cette question depuis une quinzaine d’années.

Quant au «réseau social» des pédophiles, il peut avoir un effet d’entraînement. Les arguments qui y circulent sont parfois inexacts, mais à force d’être répétés, ils finissent par convaincre. Par exemple, on laisse entendre que les enfants qui se prêtent à des jeux sexuels avec des adultes y prennent plaisir, ce que la société ne peut admettre. «Certains pédophiles qui ont été arrêtés croient très franchement qu’ils n’ont rien fait de mal et qu’ils sont simplement incompris», note Mme Paquette. 

Réduction des méfaits ou répression?

Les forces policières font actuellement face à un problème délicat: où concentrer leurs énergies? Même s’il faut y mettre du temps – l’arrestation des 13 accusés dont il est question plus haut a nécessité une enquête de deux ans –, il apparaît de plus en plus facile d’appréhender des consommateurs de pornographie juvénile. Mais pour Francis Fortin, il serait préférable de cibler les candidats les plus dangereux, soit ceux qui risquent de passer à l’acte. «Consommer du matériel pornographique juvénile est un crime. Mais l’immense majorité des utilisateurs en resteront à cette étape. Multiplier les arrestations dans cette population n’est peut-être pas la meilleure option», estime-t-il.

L’article qu’il vient de publier tente de faire la lumière à propos de cette criminalité sexuelle particulière. «J’espère qu’on arrivera à mieux la comprendre pour mieux la prévenir», dit Sarah Paquette, dont le doctorat porte sur la mise au point d’un outil d’évaluation des croyances qui légitiment chez l’individu sa consommation de matériel pornographique juvénile.