Des outils en os vieux de 115 000 ans sont découverts en Chine

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  • Le 14 mars 2018

  • Martin LaSalle
Retouchoir constitué à partir de métapodes de cervidés partiellement altérés ou desséchés, qui étaient choisis puis travaillés pour assurer une meilleure préhension. Les marques présentes sur ce retouchoir indiquent qu’il a été employé à plusieurs reprises pour fabriquer des outils en pierre.

Retouchoir constitué à partir de métapodes de cervidés partiellement altérés ou desséchés, qui étaient choisis puis travaillés pour assurer une meilleure préhension. Les marques présentes sur ce retouchoir indiquent qu’il a été employé à plusieurs reprises pour fabriquer des outils en pierre.

Crédit : Luc Doyon

En 5 secondes

La découverte en Chine d’outils en os vieux de 115 000 ans, à laquelle a pris part Luc Doyon, de l’UdeM, jette une nouvelle lumière sur les habiletés des hominidés de cette région.

L’analyse d’outils en os vieux de 115 000 ans, découverts en Chine, indique que les hominidés de cette région maîtrisaient des techniques de fabrication d’outils plus sophistiquées qu’on le croyait jusqu’ici.

En fait, les marques mises au jour sur ces fragments d’os démontrent que les humains qui vivaient en Chine au Pléistocène supérieur connaissaient déjà les propriétés mécaniques de l’os et savaient s'en servir pour façonner leurs outils en pierre taillée. Et ces hommes n’étaient ni néandertaliens ni sapiens.

Cette découverte importante, à laquelle a pris part le doctorant Luc Doyon, du Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, vient d’être publiée dans la revue scientifique PLOS ONE.

«C’est la première fois que ce type d’outils est découvert en Asie de l’Est, précise M. Doyon. On le trouve en effet dans le reste de l’Eurasie, en Afrique et au Levant; on va pouvoir désormais comparer ces artéfacts à l’échelle de la planète.»

En réalité, les plus anciens outils en os exhumés en Chine remontaient à 35 000 ans et consistaient en des pointes de sagaie. «Jusqu’à maintenant, l’étude des habiletés techniques des hommes de la préhistoire ayant vécu en Chine se basait presque uniquement sur celle des outils en pierre taillée», ajoute le chercheur.

Trois types de retouchoirs en os

Les sept fragments d’os qui ont été analysés par Luc Doyon et ses collègues ont été trouvés entre 2005 et 2015 sur le site de Lingjing, dans la province du Henan, au centre de la Chine. Ils étaient enfouis à quelque 10 m de profondeur. Durant le Pléistocène, le site était une source d’eau où devaient s’abreuver les animaux. Les hominidés profitaient certainement de ces points d’eau pour y chasser leurs proies et les dépecer.

L’âge des fragments d’os a été déterminé grâce à la méthode OSL (datation par luminescence stimulée optiquement), communément employée par les géologues, qui consiste à dater les sédiments des couches d’où proviennent les outils.

«Nous avons établi trois types de retouchoirs en os qui servaient à façonner les outils en pierre taillée, aussi appelés “lithiques”», explique M. Doyon.

Le premier type de retouchoir correspond à des fragments d’os longs de mammifères de grande taille qui étaient fracturés pour en extraire la moelle osseuse. «Ces éclats d’os frais étaient sélectionnés au hasard et utilisés au cours d’une seule séance de travail pour réaffûter les outils en pierre qui servaient au dépeçage.»

Le second type est constitué de métapodes de cervidés partiellement altérés ou desséchés qui étaient choisis puis travaillés pour assurer une meilleure préhension. «Les marques présentes sur ces retouchoirs indiquent qu’ils ont été employés à plusieurs reprises pour fabriquer les outils lithiques, voire souvent réutilisés pour ce même type d’activité», révèle le chercheur.

Et le troisième type – un spécimen unique – est un bois de cervidé (cerf axis) portant, près d’une extrémité, des traces faites par les coups de différents tranchants d’outils en pierre.

Pour l’instant, les chercheurs n’ont pas encore déterminé l’espèce d’hominidés à laquelle appartiennent ceux qui ont utilisé ces outils préhistoriques. Ils savent toutefois qu’ils ont vécu à la même époque que les Néandertaliens et Homo sapiens.

«Le site de Lingjing a livré des restes de deux crânes humains qui laissent présager qu’il y a eu un métissage entre cette espèce et les Néandertaliens, mais cette hypothèse reste à confirmer par d’autres indices, par exemple d'autres restes humains ou des études paléogénétiques», souligne Luc Doyon.

D’autres découvertes à venir

Les analyses qui ont permis de caractériser les outils en os ont été effectuées par M. Doyon et ses collègues Francesco d’Errico (Université de Bordeaux), Li Zhanyang (Université du Shandong) et Li Hao (Académie chinoise des sciences) à l’Institut provincial des reliques culturelles et d’archéologie de la province du Henan.

Luc Doyon a mené ces travaux parallèlement à ses études de doctorat, qui portaient sur les armes de chasse faites de matière osseuse et fabriquées par les premiers Homo sapiens vivant en Europe, entre 42 000 et 30 000 ans avant aujourd’hui.

Titulaire depuis septembre 2017 d’un doctorat en anthropologie de l’Université de Montréal, réalisé en cotutelle avec l’Université de Bordeaux (doctorat sur la préhistoire), il n’entend pas cesser d’étudier, loin de là! Il entreprendra prochainement un postdoctorat à l’Université du Shandong pour analyser davantage d’outils en os découverts sur le site de Lingjing.

«Nous n’avons eu accès qu’à un échantillon restreint d’artéfacts, car le but initial de l’étude était de prouver la nature anthropique des modifications présentes sur d’autres pièces en os, et ce projet est toujours en cours, conclut-il. Les vestiges osseux provenant de ce site sont très bien conservés et l’étude systématique de tous les vestiges en os au cours de ma recherche postdoctorale à venir nous permettra certainement de faire davantage de découvertes passionnantes.»

  • Visite du site de Lingjing, en 2016, par les coauteurs de l’article: Li Zhanyang, Francesco d’Errico, Li Hao et Luc Doyon.

    Crédit : Luc Doyon
  • Retouchoir fait à partir de fragments d’os longs de mammifères de grande taille qui étaient fracturés pour en extraire la moelle osseuse. Ces éclats d’os frais étaient sélectionnés et utilisés pour réaffûter les outils en pierre qui servaient au dépeçage.

    Crédit : Luc Doyon
  • Luc Doyon, au microscope, avec Francesco d’Errico.

    Crédit : Luc Doyon