Juives et Palestiniennes font la guerre des berceaux en Israël

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  • Le 15 mars 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
Il se livre une guerre démographique au Proche-Orient.

Il se livre une guerre démographique au Proche-Orient.

Crédit : Thinkstock

En 5 secondes

Anaïs Simard-Gendron a comparé la fécondité des Palestiniennes avec celle des Juives d’Israël. Malgré leurs différends, les mères de part et d’autre ont plusieurs points communs.

«Le ventre de nos femmes est la meilleure de nos armes contre l’occupation», disait l’ancien leader palestinien Yasser Arafat (1929-2004), faisant référence au combat démographique engagé au Proche-Orient, où Juifs et Palestiniens se disputent un territoire depuis près de 70 ans. «Il est vrai que les Palestiniennes, malgré leur haut niveau de scolarité en général, sont reconnues pour être parmi les plus fécondes du monde arabe avec en moyenne plus de trois enfants par femme. De l’autre côté, l’indice synthétique de fécondité en Israël, évalué à environ trois enfants par femme, cache d’importantes disparités régionales, dont le cas des Juives demeurant dans les colonies israéliennes des territoires palestiniens occupés, qui ont encore plus d’enfants que les Palestiniennes: cinq en moyenne. Ces femmes sont conscientes de la valeur politique de leur fécondité», mentionne Anaïs Simard-Gendron, qui a rédigé une thèse sur cette question au Département de démographie de l’Université de Montréal.

Dans cette première étude démographique comparative des Israéliennes et des Palestiniennes, elle a constaté que les déterminants habituels de la fécondité ne s’appliquent pas ou s’appliquent très peu dans cette région du monde. Habituellement, dans une société riche et scolarisée, la fécondité baisse et se stabilise sous le seuil de renouvellement de la population (2,1 enfants par femme). Par exemple, le Québec a un taux de fécondité de 1,6 enfant par femme, l’Allemagne de 1,5. Or, le taux de fécondité chez les Juifs d’Israël (une société fortement scolarisée de 8,5 millions de personnes) est nettement plus haut et a même tendance à augmenter. Par ailleurs, les quelque 5 millions de Palestiniens ont toujours une fécondité forte, ce qui «est en contradiction avec la théorie classique de la transition démographique, qui prédit une diminution de la fécondité lorsque le niveau de scolarité des femmes est élevé et que la mortalité infantile est faible», écrit la démographe dans un article paru dans le Yearbook of International Religious Demography de 2017.

Mais une surprise de taille attendait la chercheuse: elle a découvert que les Juives qui vivent dans les colonies israéliennes des territoires palestiniens occupés «ont des comportements reproductifs plus près de ceux des Palestiniennes que des Juives d’Israël». Elles se marient plus tôt, en plus grand nombre et ont davantage d’enfants que leurs consœurs malgré le fait qu’elles sont souvent plus éduquées.

Naître en situation de guerre

En s’avançant dans l’étude des naissances en Israël et en Palestine pour sa maîtrise au début des années 2010, puis pour son doctorat, Anaïs Simard-Gendron s’attendait à toucher à un sujet délicat. Elle a eu de la difficulté à obtenir des données fiables sur la fécondité non seulement dans la population globale mais dans des régions ciblées. «On m’a reçue avec beaucoup de suspicion, croyant que j’avais une démarche politique cachée, ce qui n’était évidemment pas le cas», dit-elle au terme de ses études.

Son seul objectif était de documenter la fécondité en zone de conflit; Israël et la Palestine se sont imposés. «Habituellement, la guerre est un moment bref et transitoire où la fécondité est difficile à étudier. Ici, on a un conflit qui est né à la fin des années 40 et avec lequel la population a appris à composer. Les gens élèvent leurs enfants et vivent leur quotidien en sachant que des violences meurtrières peuvent survenir presque à n’importe quel moment.»

Trois articles

La démographe Anaïs Simard-Gendron.

Crédit : Amélie Philibert

La doctorante, qui a travaillé sous la direction de Simona Bignami, professeure au Département de démographie, a rédigé trois articles qui analysent autant d’angles de cette situation. Dans le premier, elle brosse un tableau exhaustif de l’évolution des comportements reproductifs chez les Juives et les Palestiniennes à travers le temps, les régions et une série de déterminants de la fécondité.

Dans le second, elle tente de voir si la religion et le nationalisme influencent la fécondité des Juives en Israël et dans ses colonies. «Ce qui en ressort, c’est que oui, la religion est un déterminant majeur de la fécondité juive de manière générale. L’incidence du nationalisme, quant à elle, mesurée entre autres par l’exposition à la mixité religieuse, est aussi importante dans le maintien d’une forte fécondité mais dans une moindre mesure.»

Dans le dernier article, Mme Simard-Gendron a cherché à savoir si les conséquences du conflit se répercutaient sur la fécondité palestinienne. En effet, le contexte a des répercussions significatives sur la fécondité. Alors que la militarisation et les épisodes de violence ont tendance à faire légèrement augmenter la fécondité en partie à cause de l’inaccessibilité des ressources de planification familiale, une plus grande mixité religieuse abaisse la fécondité palestinienne, mais accroît la fécondité des femmes juives. Cela est probablement lié au fait que les conséquences du conflit sont plus fortement ressenties chez les Palestiniens, ce qui entraîne une plus grande précarité.

En résumé, Anaïs Simard-Gendron note que Palestiniennes et Juives ont peut-être mis leur ventre au service de la nation, mais elles expriment d’abord et avant tout un attachement aux valeurs traditionnelles de leurs cultures respectives. «Dans un climat social et politique incertain, ce qui unit les gens, c’est encore et toujours la famille», lance-t-elle en guise de conclusion.