Cannabis au volant: une hausse des accidents est à prévoir!

  • Forum
  • Le 19 mars 2018

  • Mathieu-Robert Sauvé
La conduite avec facultés affaiblies pourrait connaître de nouveaux écueils lorsque le cannabis sera légalisé.

La conduite avec facultés affaiblies pourrait connaître de nouveaux écueils lorsque le cannabis sera légalisé.

Crédit : Thinkstock

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Des chercheurs établissent un lien entre la consommation de cannabis et l’impulsivité au volant, ce qui soulève des inquiétudes dans un contexte de légalisation de cette drogue.

Les jeunes hommes qui consomment régulièrement du cannabis sont plus impulsifs que les non-consommateurs de leur âge; sur les routes, cela pourrait entraîner une hausse des accidents dans un contexte de légalisation. «Il y a un lien très clair entre l’augmentation de la prise de risque et la fréquence de consommation de cannabis. Il est fort probable, malheureusement, que la légalisation augmente le nombre d’accidents de la route causés par des facultés affaiblies», commente Noémie Cordelier, dont le doctorat au Département de psychologie de l’Université de Montréal porte sur la conduite automobile et la consommation de cette drogue.

À son avis, la légalisation du cannabis est prématurée compte tenu des risques que cette situation représente. «Sauf si l’on met en place une campagne de sensibilisation très efficace contre les effets du cannabis», nuance la jeune femme, qui rédige sa thèse sous la direction de Jacques Bergeron, professeur au Département de psychologie et chercheur reconnu en matière de conduite automobile. Financée par le Réseau d'information scientifique du Québec, l'expérience qu'elle a menée à l'Université de Montréal est une composante d'un programme subventionné par la Fondation CAA-Québec.

La littérature scientifique est assez précise en ce qui concerne les liens entre la consommation de cannabis et les accidents de la route. Une personne qui prend le volant après avoir consommé du cannabis court deux fois plus de risques d’avoir un accident mortel, rapporte par exemple une étude de 2012 de Mark Asbridge et ses collègues de l’Université Dalhousie, à Halifax. Mais ces études, note Mme Cordelier, ne départagent pas «ce qui est associé aux effets de la substance de ce qui pourrait être lié à la personnalité des consommateurs (tendance à prendre des risques, impulsivité…)».

Voilà un biais qu’elle a voulu éviter en distribuant à 209 jeunes conducteurs du Québec âgés de 17 à 25 ans un questionnaire détaillé sur leur niveau d’impulsivité, leurs comportements routiers et leurs habitudes de consommation. L’analyse de leurs réponses démontre que «la fréquence d'utilisation du cannabis était le meilleur et le plus fiable prédicteur de la conduite à risque», comme elle l’écrit dans la conclusion d’un article soumis à une revue scientifique.

«C’est ce qui m’a le plus surprise dans ma recherche doctorale, explique-t-elle à Forum. Je ne m’attendais pas à ce que la fréquence de consommation soit aussi fortement corrélée avec la prise de risque au volant.»

79 conducteurs dans le simulateur

Au questionnaire à remplir s’est ajouté un second volet dans la recherche de Mme Cordelier. Elle a rassemblé une cohorte de 79 conducteurs masculins qui étaient des consommateurs de cannabis pour les mettre en situation de simulation de conduite. «Mon expérience ne consistait pas à les faire conduire sous l’effet du cannabis. Cela aurait exigé une méthodologie complexe et je ne suis pas certaine que le Comité d’éthique de la recherche en arts et sciences aurait approuvé la démarche», précise-t-elle.

À bord de la Honda du laboratoire de simulation de conduite du pavillon Marie-Victorin, ils ont cependant été confrontés à diverses situations à l’aide des écrans de grande dimension qui donnent l’impression au sujet d’être réellement sur la route. «Leur impulsivité a été mise à l’épreuve, par exemple lorsque la voiture suivait un véhicule roulant à 30 km/h sur une route à ligne double dont la vitesse maximale était de 90 km/h. Ou quand ils arrivaient à un sixième feu jaune de suite. Nous voulions voir si leur impulsivité les pousserait à prendre des risques.»

Le conducteur a-t-il doublé le véhicule lent sur une route où le dépassement était interdit? A-t-il accéléré de 30 km/h au-dessus de la limite permise pour franchir le feu jaune? En plus des mesures issues de ces situations, les chercheurs ont enregistré la vitesse moyenne, la vitesse maximale et d’autres variables de leur balade d’environ une heure pour mieux saisir la propension du sujet à prendre des risques sur la route. «Nous avions des conducteurs qui ne fument qu’occasionnellement du cannabis et d’autres qui en consomment tous les jours. Nous pouvons donc comparer différents types de consommateurs aussi bien quant à leur impulsivité que sur le plan de leurs habitudes de conduite», dit Noémie Cordelier, qui prévoit déposer sa thèse en cours d’année.

Inquiétudes en perspective

Même si l’analyse des données n’est pas terminée, il semble bien que son hypothèse de travail se confirme. Celle-ci était que «les jeunes aux prises avec un trouble lié à l’utilisation de la substance prennent significativement plus de risques que les jeunes consommateurs sans ce trouble de comportement et que cela se refléterait aussi bien dans le simulateur que dans les réponses au questionnaire».

À noter, Noémie Cordelier a choisi son sujet d’étude en 2013. À ce moment-là, Stephen Harper était premier ministre du Canada et la légalisation du cannabis était une idée assez peu répandue dans la classe politique.

Mme Cordelier croit que, en matière de sécurité routière, la légalisation du cannabis est, malgré tout, prématurée. «Il demeure assez difficile d’obtenir des mesures fiables du taux de THC dans le sang, l’urine ou la salive. On ne peut donc pas fixer de seuil acceptable. Quand on pense que les jeunes sont les plus à risque d’avoir des accidents mortels et qu’ils sont aussi les plus grands consommateurs de cannabis, la situation apparaît pour le moins inquiétante», conclut-elle.